| L'Oeuvre - 14 février 1926 |
A côté
Fakirisme montmartrois
Le fakir Tarah Bey, qui a fait courir tout Paris l'année dernière à ses expériences de catalepsie, et que nous avons vu s'étendre. sur des lames de faux, se coucher sur des clous, hypnotiser des volailles et disparaître pendant une demi-heure dans un double cercueil rempli de sable, vient d'être victime d'un petit accident qui risque fort d'interrompre prématurément sa carrière de fakir parisien.
Dans une boîte de nuit, à Montmartre, il s'est pris de querelle avec le patron. L'addition lui avait paru un peu forte. D'une discussion d'affaires on passa vite à un échange de coups. Le mobilier de l'établissement fut mis à mal, ainsi que le fakir, le patron et quelques personnes environnantes.
La règle veut que ces sortes de pugilat s'achèvent au poste. Je me demande un peu pourquoi. Est-ce que l'on ne pourrait pas laisser le commissaire de police dormir tranquille ?
- Il m'a compté une banane vingt francs, se plaignit l'homme au double cercueil.
- Il a fait chez moi pour dix mille francs de dégâts, répliqua l'autre, prouvant ainsi que le reproche de charger ses notes pourrait bien ne pas être tout à fait dénué de fondement.
- Il m'a chipé ma belle canne à pomme d'or, ajouta l'endormeur de volatiles.
- Ce n'était pas une pomme d'or, c'était une pomme de cuivre...
Etc., etc.
Hélas! nous sommes loin du fakir squelettique qui passe sa vie debout sur une jambe, dans la poussière d'une route tropicale, avec une sébile à ses pieds, où les passants jettent de la menue monnaie.
Je n'ai jamais fait la noce avec le fakir Tarah Bey, mais je me suis trouvé un jour assis dans son voisinage, à une terrasse de café. Il dégustait une boisson verdâtre que je pris d'abord pour quelque breuvage magique. Quand il pria le garçon de remplir de nouveau son verre, je m'aperçus que c'était simplement un banal apéritif. De ce jour. je conçus des doutes sur la sincérité des expériences du fakir. Ses faux coupaient- elles vraiment ? Ses cl us n'étaient-ils pas trop rapprochés ? Ce gaz d'une jolie couleur bleue qu'on appelle l'ozone ne permettait-il pas de respirer dans un cercueil rempli de sable ?
Il y a en tout cas une expérience où je mets le fakir au défi de réussir : c'est de boire - ce qui s'appelle boire - sans être saoul.
André Billy
| retour 14 février 1926 |







































































