| Le Gaulois - 14 février 1926 |
A LA SOCIÉTE DES CONFERENCES
M. Gaston Deschamps et l'Eloquence
Normalien, journaliste, ancien député, M. Gaston Deschamps était particulièrement qualifié pour parler « de l'usage et de l'abus de la parole publique ». Thème, à vrai dire, d'actualité brûlante et qui, sollicitant notre curiosité par son titre, ne la déçut pas un seul instant. C'est d'ailleurs surtout de l'éloquence parlementaire que le conférencier nous entretint, et si le sujet y perdit en élévation, du moins la verve du critique et l'amusement de l'auditoire y trouvèrent leur compte. L'excursion que nous fimes à travers « la logomachie qui, depuis la Révolution, s'étend jusqu'à nous », fut trop variée et trop riche pour que nous en tentions un résumé, même approximatif.
M. Deschamps sut trouver les termes qui convenaient pour stigmatiser « cette inflation verbale dont la pratique altère notre langue héréditaire et assombrit les clartés jadis radieuses de notre génie national ». Après avoir rappelé le mot de Mirabeau si applicable aux heures contemporaines : « la banqueroute, la hideuse banqueroute, est à nos portes, et vous délibérez ! », il y joignit le jugement moins connu de Pascal « l'éloquence continue ennuie », et le propos tenu par le suprieur de Saint-Sulpice à Reñan, qui s'alarmait des rhéteurs déjà puissants dans l'Etat « Ce sont des gens qui ne font pas oraison. »
Quelque émouvant qu'ait été le souvenir de M. Deschamps sur la séance mémorable qui vit les représentants d'Alsace-Lorraine reprendre place au Parlement français, nous avons surtout goûté dans sa conférence le passage rellatif à Rousseau. Bien qu'il n'ait pas condamné formellement l'influence de celui chez qui Anatole France dénonçait « la logique la plus fausse », nous devons à M. Deschamps l'hommage public d'avoir fait remonter au sophiste de Genève une grande part de responsabilité dans le verbalisme destructeur auquel nous assistons.
La conclusion du conférencier fut un désaveu très net de la parole publique quand elle ne prépare pas des actes. Et l'auditoire - sans dire, comme Verlaine,«prend l'éloquence et tords-lui le cou» fit un succès très vif à ces paroles. Sans doute songera-t-on sagement qu'ayant l'esprit étranger à ses origines, il ne semble pas possible au régime parlementaire d'échapper à la conséquence fatale du dévoiement oratoire et du désordre français.
Gaëtan Sanvoisin
| retour 14 février 1926 |







































































