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Le Matin - 21 février 1926


Le Matin 1926 02 21 Alfred de Vigny et Cinq-Mars

CHRONIQUE LITTÉRAIRE
Alfred de Vigny et "Cinq-Mars"

Il y a un siècle qu'Alfred de Vigny corrigeait les dernières épreuves de Cinq-Mars qui devait paraître au mois de mars 1826 et marquer une étape de l'évolution du roman.
Il a dit lui-même qu'il avait lu plus de trois cents volumes pour se documenter sur l'époque où, se substituant à l'inconsistante autorité de Louis XIII, Richelieu «disciplinait» si rudement la noblesse, envoyait à l'échafaud Cinq-Mars et de Thou, et, de l'avis du poète, amorçait la ruine du pouvoir proprement royal.
L'année 1823, où il passa à l'exécution de son œuvre, Alfred de Vigny était débordant d'enthousiasme. Aristocrate, élégant et beau, possédé d'un amour vraiment désordonné de la gloire des armes », dès l'enfance il avait été empoigné par l'épopée impériale. Sa famille s'opposant à son entrée dans les armées de l'Usurpateur, il avait dû attendre de pouvoir obtenir, à seize ans et demi, brevet de sous-lieutenant aux gendarmes-rouges de Louis XVIII. Sort médiocre qui s'aggrava quand, durant les Cent-Jours, le jeune officier dut suivre le petit train d'escorte d'un roi qui ne montait même pas à cheval.
Mais, cette année-là, Alfred de Vigny touchait à son rêve : faire campagne, et en Espagne ! Le rêve avorta. Mis en réserve à Oloron, Vigny retomba dans la morne vie de garnison. Pour en enrichir les loisirs, il écrivit Doloria, qui annonçait Alfred de Musset, et il jeta le plan de Cinq-Mars. De 1824 à 1826, selon son habitude de rêveur et surtout de penseur impénitent qui médite non seulement au gîte mais en selle, il vécut avec ses personnages. Peut-être, il les porta trop en lui.
Autour de Louis XIII, inquiet et palot, de Richelieu implacable, de Cinq-Mars épris d'amour et d'ambitieuse aventure, de de Thou si touchant dans la fidélité malheureuse, de l’exquise et mélancolique Marie de Gonzague, il cristallisa toutes ses préoccupations morales et politiques. L'imagination bouscula la documentation.
Cinq-Mars, malgré ses qualités, s'écarta de l'histoire scrupuleuse. Mais la premiere tentative n'était pas moins réussie de substituer des personnages historiques à des héros d'invention, à la Walter Scott, d'octroyer au romancier le droit de mettre en scène une époque, ses caractères, ses mœurs, ses passions, tous ses événements et toute sa couleur, sans l’isoler du plan moral où se meut l’humanité générale.
En cela, Alfred de Vigny s'était montré novateur. Il le fut, d'ailleurs, toute sa vie. Car il ne faut oublier que c'est lui qui inaugura le théâtre romantique avec Othello, la Maréchale d'Ancre, qui eut sa bataille avant Hernani, avec Chatterton surtout; lui qui créa, en France, la poésie philosophique, à la faveur de tant d'admirables poèmes de la veine de Moïse, d'Eloa, de la Mort du loup; lui, enfin, qui, dans tel chef-d'œuvre comme la Colère de Samson, nous donna une expression neuve de la passion.


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