| Paris-Soir - 28 février 1926 |
DU POINT DE VUE DE SIRIUS
Du «ciné»
Il paraît que l'accident mortel dont un jeune aviateur vient d'être victime, pour avoir voulu passer trop audacieusement sous la Tour Eiffel, n'est pas la conséquence d'un pari, encore moins d'un voeu.
On nous informe, assez discrètement, qu'il s'agissait d'une entreprise cinématographique et qu'il est question de projeter quelque part, en de lointaines régions, un film sensationnel.
Pour sensationnel, ce film ne peut manquer de l'être. Pensez donc. Un mort au tableau et un appareil incendié et cela sans chiqué, nature, tout à fait nature. On ne saurait mieux faire.
Mais, si les fabricants de spectacles se mettent maintenant à monter des histoires de ce genre, ça va devenir plus dangereux que les paris eux-mêmes.
Toujours le cinéma a comporté un certain nombre de périls. Des artistes téméraires risquaient simplement de se casser les reins dans des scènes d'acrobatie effarantes. Mais, malgré tout, il y avait des arrangements; le truquage intervenait et le danger était réduit au minimum.
Seulement, voilà, plus l'on va et plus l'on s'efforce de corser les spectacles. Le public devient exigeant. Il réclame des scènes vécues, des drames authentiques. Il veut voir couler du sang qui ne soit pas de la simple liqueur rougie. Il quémande des cadavres qui ne ressuscitent point après avoir été tués, broyés ou déchiquetés. Public et entrepreneurs aidant, cela peut nous mener loin.
La tentative récente, qui vient d'aboutir à l'écrabouillement d'un jeune homme aventureux, si elle est suivie d'autres expériences de même nature, nous réserve bien des surprises.
Il n'y a pas de raison pour qu'on s'arrête en si bonne voie. Après un accident qui n'était certes pas prévu dans le scénario, pourquoi pas un accident véritable, réglé d'avance, minutieusement étudié, et non point avec un mannequin et par voie de camouflage, mais avec le concours d'un être vivant? Car il importe de faire vrai. Les spectateurs sont friands des scènes vécues, des tragédies d'après nature.
Que, demain, il soit question d'un drame de la jalousie avec coups de revolver, suicides, morts et blessés, il apparaîtra, d'une extravagante simplicité de rechercher un véritable mari trompé, une femme adultère et un amant proprement zigouillé.
Qu'on ait besoin de présenter une scène de mœurs avec apaches à la clé et attaques nocturnes. Rien de plus normal que de payer la forte somme à quelques louches malfaiteurs qui accompliront leur besogne d'autant plus volontiers qu'ils seront assurés contre les gendarmes et le bourreau.
Dans toutes ces histoires férocement réalistes, ce sont, évidemment, les victimes qui deviendront le plus difficile à recruter. Mais quoi ! Il y a tant de gens dégoûtés de l'existence. Les commanditaires de beaux films en seront quittes pour indemniser les familles.
Vous dites que j'exagère... Peut-être! Songez toutefois qu'on a conduit un infortuné à la mort la plus atroce pour l'amour de l'Art. Combien sont-ils qui n'hésiteront nullement à risquer leur précieuse carcasse s'il y a la forte somme au bout?
Il convient de rappeler à la prudence certains opérateurs capables de toutes les témérités, et de les empêcher de tourner en rond.
Et en ronde aussi, puisqu'il s'agit de la ronde de la Mort.
Victor MERIC.
| retour 28 février 1926 |







































































