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Le Funi - 24 janvier 1926


Les «Clochards» et les «Pégriots»
(suite)

Ils se nourrissent de peu, surtout d'arlequins (restes des cuisines des restaurants), mais boivent beaucoup.
L'été, ils couchent sur les quais: Saint-Michel, de la Tournelle et Saint-Bernard, dans l'embrasure des portes, sur les bancs, dans les batisses en démolition. L'hiver, renforcés d'éléments nouveaux et tout aussi pitoyables, ils vont coucher dans les caves de l'impasse Charretière ou dans celles du «Château de la rue des Carmes», qui vient heureusement d'être acheté par la Ville de Paris.
Les bars font leur réouverture dès quatre heures du matin. La clientèle des «clochards» y revient en masse.
Et, s'il fallait révéler aujourd'hui toutes les scènes scandaleuses, les turpitudes qui se commettent à un certain moment, dans ce quartier que nous voudrions assainir, c'est peut-être en latin ou dans le style rude de Rabelais qu'il faudrait s'exprimer.
Il est parmi les «clochards» une sorte d'aristocratie de la misère et du vice: les «pégriots», qui sont aux «sous-hommes» ce que les autres «pégriots» des bataillons d'Afrique sont au regard des simples malandrins.
Cette question est si angoissante que, ces dernières semaines, les grands quotidiens: L'Œuvre, Paris-Soir, Le Temps, le Quotidien, se sont occupés de cette question des sans-abri. lors de l'inauguration de l'œuvre de l'Armée du Salut: «le Palais du peuple», de la rue des Cordelières

Voici l'extrait de l'article de Lobrot, dans L'Œuvre du 27 novembre 1925:
«Un asile de nuit pour une catégorie de misérables sans logis.»
Une véritable population de loqueteux habite chaque nuit les quais du 5e arrondissement, de la place Saint-Michel à la rue du Cardinal-Lemoine. C'est une Cour des Miracles qui déambule par là, venue des rues sordides du 13e arrondissement et de la place Maubert, et déferle jusqu'au parvis Notre-Dame. Les uns s'étendent le long des parapets du fleuve, d'autres sur des bancs, quelques-uns tiennent des conciliabules à voix basse sous un porche, et même poussent la passion de discuter jusqu'au pugilat. Cela ne va pas sans dommage et sans ennui pour les habitants du quartier. Aussi les plaintes affluent-elles au commissariat de police de la rue Dante, surtout en période d'été, où la Belle-Etoile est un hôtel particulièrement fréquenté.
Alors les agents reçoivent l'ordre de refouler la masse misérable qui passe les ponts et émigre sur les berges du 4 arrondissement. Mais à leur tour ce sont les habitants du 4° arrondissement qui se plaignent. Et les pauvres bougres repassent les ponts.»

Voici un extrait de l'article de Léon Maillard, dans Paris-Soir du lundi 14 décembre :
«Les «clochards» et la mendicité des nourrissons.»
Le public est constamment sollicité sur la voie publique, par des malheureuses dans un état lamentable, tenant dans leurs bras un nourrisson encore plus pitoyable. La sensibilité est si directement atteinte que de soi-même on donne quelque menue monnaie à ces pauvresses. Parfois elle est bien la mère de l'enfant. Le plus souvent celui-ci n'est qu'en location pour la durée de la journée. Chaque année on arrête un millier de ces meneuses. Naguère on connaissait très bien les bas quartiers où se nouaient ces marchés honteux.
Les «clochards», par définition, n'ont aucune résidence, aucun gite même temporaire. Ils sont les pensionnaires passagers des quais, ils se clochent dans les sacs de ciment près du pont de la Tournelle en construction, ou à l'abri des marchandises le long du canal de l'Ourcq. Ils suivent le mouvement des terrains en démolition; ils savent que dans tel immeuble non terminé ils ne risquent pas de rencontrer un gardien mal avisé. Aussi, les vieilles palissades du Collège de France, les rues barrées, les immeubles étayés d'une partie du vieux quartier Maubert étaient des centres élus pour les «clochards».
La liaison existe donc entre ces groupes qui, d'apparence, ne semblent ni se connaître, ni giter aux mêmes endroits. Les mères occasionnelles ont presque toujours un répondant ayant loué en son nom. Parfois le ménage déménage à la «cloche de bois» ses misérables hardes. Pourtant, compagne et compagnon ne sont pas des «clochards». C'est une catégorie bien marquée, laquelle n'accepte guère les faux frères.
D'où vient ce terme argotique, d'origine relativement récente? D'une comparaison avec les cloches des agriculteurs des environs de Paris où les vagabonds trouvaient facilement asile quand les périodes de culture intense étaient passées. On se terrait dans les châssis ouverts, dont les cloches avaient été enlevées, jusqu'à la reprise des cultures forcées. A ce moment la tourbe regagnait Paris.
Un peu avant la guerre, ces rôdeurs avaient toujours en poche les quelques sous indispensables pour ne pas être réputés en état de vagabondage. Beaucoup avaient été se présenter - après l'heure à un asile de nuit ou à une «corde» de la rue Quincampoix ou de la place Maubert. De plus, ils étaient dans la capacité de se payer un breuvage violent, soit à la place Maubert, soit au Château-Rouge, rue Galande, d'où ils déguerpissaient vers 3 ou 4 heures du matin pour donner un coup de mains aux Halles, comme porteurs bénévoles. Le travail préalable étant fait par les «forts», la cloche indiquant l'heure d'ouverture du marché marquait en même temps la possibilité de leur utilisation. Mais ces bars ont disparu, la maison Fradin ne fournit plus ni le gîte ni la soupe chaude. Et les malingreux, les Pégriots, ne trouvant où s'arrêter, où se clocher, deviennent les «clochards», terreur du quartier situé au-dessous du Panthéon. Si on les chasse, ils iront passage Chatelet.»

Voici un extrait de l'article de Paul Morize, dans Le Matin» du 12 décembre 1925:
«Une visite aux sans-logis de Paris. Des «dortoirs» de la Maubert aux berges de la Seine.»
Une de ces belles nuits d'hiver, lumineuses et calmes, ou le froid, insidieusement, pénètre et paralyse, au coin des rues, le passant attardé. Une de ces belles nuits d'hiver... où l'on se trouve si bien chez soi...
Hélas, combien d'êtres humains n'ont pas de chez eux... Combien, lorsque commencent à tomber les feuilles, songent avec une angoisse qu'ils jugent sans remède, aux interminables mois de souffrances que leur réserve la mauvaise saison.
En route, un ancien pégriot que la doctrine salutiste ramena au bien, guide vers les bas-fonds la petite troupe à laquelle je me suis joint. Brr Jamais le quartier de la Glacière n'a si bien mérité son nom... Quoique à vrai dire il ne fasse guère plus tiède vers la Maubert.
Première étape: la construction, au milieu de ce vieux coin de Paris, de tout un quartier moderne ne lui a point fait perdre entièrement le pittoresque si spécial qu'il avait au temps où l'on y conduisait les grands-ducs. A deux pas des immeubles cossus aux blanches façades, trois ou quatre vastes estaminets grouillent d'une foule aux visages inquiétants et minables, où les haillons et les défroques les plus hétéroclites se coudoient. Pressés autour du «zinc» étincelant, des hommes, des femmes de tous âges, de toutes nationalités sans doute, boivent.
Le reste de la salle est occupé par des banquettes de bois et des guéridons de marbre, sur lesquels, affalés, les coudes écrasant des détritus de victuailles, d'autres hommes, d'autres femmes dorment comme des bêtes harassées.
Le «pied-à-terre» des sans-gite... Logis éphémère, car voici que déjà s'approche l'instant de la fermeture; deux heures du matin:
- Allons, Messieurs, dames, c'est l'heure!


retour 24 janvier 1926

Dans les rangs des dormeurs, de vigoureux garçons de salle passent, répétant l'ordre, l'accompagnant, si besoin est, d'un secouement péremptoire.
Le lamentable spectacle que la sortie de ce troupeau humain qui, pendant deux longues heures, les estaminets s'ouvriront à quatre, va errer à l'aventure, ou stationner, grelottant, dans les rues avoisinantes... Les bonnes vieilles maisons du temps jadis avaient des auvents où les miséreux au moins pouvaient s'abriter. Les architectes modernes n'ont point prévu ce confort. Mais ils en ont trouvé un autre. Voici, blottis le long de cette façade de la rue de l'Hôtel-Colbert, confondant en un même tas leurs guenilles, trois, quatre, cinq êtres humains, femmes et hommes... Insensibles à tout le reste, figés en une semblable béatitude, ils se pénètrent des effluves que fait monter vers eux, du sous-sol, un calorifère de chauffage central. Quand un geste déplace ce lambeau de capuchon ou de mantille, on découvre un coin de visage... Trente ans? Soixante?... Est-ce qu'on peut savoir? Il y a même des gosses parfois... - - - Que fais-tu là petite ? demandez-vous à une fillette.
- J'attends maman...
Où la maman peut-elle bien être ?... D'autres déambulent! Tel ce béquillard sexagénaire? Un philosophe :
- On n'a pas voulu m'envoyer à Nanterre parce que j'ai eu mon accident du travail en dehors du département de la Seine... Et puis, pour aller à Nanterre, il faut des formalités avoir été arrêté comme mendiant...
- Mais de quoi vivez-vous donc ?
- Eh bien! mais... je mendie. Vers les neuf heures, je commence mes visites chez les commerçants. Quatre sous par ci, dix sous par là... A la fin de la journée, ça me fait toujours une pièce de six à huit francs..
- Et l'on ne vous a jamais arrêté ?
- Jamais...
Oh! l'accent de découragement de ce «jamais»
Mais tout le monde n'a pas les moyens de s'offrir le luxe de pareils chambres à coucher et d'aucuns n'aiment pas, au reste, qu'on rationne leur sommeil. Pour ceux là, il y a les entrées du Métropolitain, où il fait chaud; les maisons en démolition ou les chantiers; l'entour des halles et les berges de la Seine. Dans la partie haute de la rue des Carmes, persistent les vestiges de ce qui fùt, à une époque déjà lointaine sans doute, une bâtisse. Le toit a disparu; les fenêtres ne sont plus que des cadres béants et les murs semblent avoir été troués par une rafale d'obus. Les degrés de l'esealier qui conduit à la cave et celui qui monte aux étages, présentent de périlleuses solutions de continuité. Des madriers entrecroisés consolident tant bien que mal le tout. Cependant, ce château branlant abrite chaque nuit quelque demi-douzaine d'hôtes. Ils s'accommodent de la couche peu moelleuse que leur offrent les planchers recouverts d'éboulis de platras et du voisinage de rats peu timides.

Au-dessus de ce qui fut la cheminée... de ce qui fut une chambre, sourit, dans sa reproduction chromolithographique, une petite marquise de Boucher...
Les berges de la Seine, fort achalandées les nuits d'été, attireraient-elles encore, par une semblable température, le moindre dormeur? On n'ose le croire... Cependant, du pont de l'Archevêché, d'un amoncellement de blocs, qui furent les pierres de l'ancienne Morgue, sortent des chuchotements... Enroulés dans des couvertures minables, qui les enveloppent des pieds à la tête comme des suaires deux hommes gisent côte à côte. L'un geint, l'autre marmonne.
- Blessé de guerre... amputé, explique le dernier.
- Et votre compagnon ?
- Gazé, répond laconiquement l'autre qui reprend sa plainte lugubre.
- A peu près 8 francs de pension par jour, reprend le blessé; alors, vous comprenez... Venez à notre maison... Elle en abrite de moins riches encore.

Voici, d'autre part, des extraits de l'enquête de M. Dardeau, faite le 22 novembre 1925 et parue dans le numéro de «En Avant», du 19 décembre 1925:
...Une heure du matin, dans la nuit glacée, nous partons à la recherche de ceux qui n'ont ce soir que les pierres où reposer leur tête... Nous n'allons pas loin... Sur le trottoir un homme dort, adossé au mur, à l'abri de la bâche qui recouvre quelques outils de terrassier, et nous ne sommes pas à 500 mètres du Palais. Et tandis que le froid transperce nos chauds vêtements, nous nous éloignons le cœur serré...

(A suivre.)