| Le Petit Parisien - 24 janvier 1926 |
Melun, 23 janv. (de notre env. spéc.)
Les habitants de Melun s'exercent, ce matin, entre 8 et 9 heures, aux abords de la gare, à un nouveau petit jeu : reconnaître les «Bombonnières», c'est-à-dire les dix inculpées qui devaient comparaître le jour, même devant le juge d'instruction.
C'était jour de marché, aussi les arrivantes étrangères à la ville ne manquaient pas. On s'efforçait de reconnaître, d'après l'allure générale, les adeptes de Marie Mesmin. Ce n'était point chose facile.
Ayant quitté Bordeaux vendredi à 20 heures, en compagnie de M Georges Martin, secrétaire de Me de Roquette-Buisson, défenseur des flagellants, elles avaient touché Paris à 5 h. 26 en gare d'Austerlitz, pour reprendre, à 6 h. 15, à la gare de Lyon, le train qui devait les déposer à 7 heures à Melun.
Il existe une manière d'uniforme pour les adeptes de Marie Mesmin ensemble noir, grands manteaux et chapeaux aggravés de voiles, que les dix voyageuses avaient déployés en arrivant en gare de Melun. Leurs yeux étaient cachés par des lunettes noires.
Elles gagnèrent, à pas lents, le lointain palais de justice, et, quand il fut ouvert, s'installèrent dans une des salles attenantes au cabinet de M. Milon.
Un poêle rougi chauffait la pièce, néanmoins les voyageuses ne dégelèrent point. Elles formaient, dans le fond de la petite, salle, un groupe compact, sombre et silenieux.
Dans les salles d'attente voisines., les deux détenus, Lourdin et Froger. amenés peu après par deux gendames, s'agitaient, au contraire, comme deux écureuils, ravis de se revoir. depuis le 3 janvier, et réjouis de se retrouver, l'un et l'autre, vêtus el coiffés de la bure brune qui constitue l'uniforme de la prison.
A 10 heures arrivaient l'abbé de Noyers et Mmes Hellon, accompagnés de leur avocats, M Maurice Garçon et Jacques Mourrier. On les introduisit aussitôt dans le cabinet de M. Milon avec M. Bastien et M Georges Martin.
Les sortilèges
Quelques instants pius tard, le premier des détenus, Lourdin, était mis en présence de l'abbé de Noyers.
- C'est Satan lui-même proclama-t-il en le désignant d'un index accusateur, un des plus redoutables magiciens des temps modernes. Il nous a tous envoûtés! - - Vous aussi ?
- Mais oui, il m'a envoyé, de Bombon, des maléfices.
- Lesquels?
- Un commencement de maladie honteuse...
Lourdin entra dans des détails précis sur le mal dont il rejette la cause sur l'abbé de Noyers.
Par suite, on en vint aux maléfices envers « maman Mesmin ».
- Elle a souffert de clous énormes, dans lesquels, en les ouvrant, on ne trouvait rien. Elle vit, d'ailleurs, en songe l'abbé de Noyers donnant des coups de couteau dans des hosties et elle souffrit lors comme si elle les avait reçus dans Jes yeux; ces coups provoquèrent des effusions de sang...
- Comment expliquez-vous donc l'envoi de ces sortilèges? demanda le juge.
- Il les lançait de son presbytère Nous les voyions arriver sous la forme d'oiseaux, des moineaux, qui venaient voleter autour de l'oratoire, Ces oiseaux traçaient d'ailleurs dans les airs le nom du coupable, l'abbé de Noyers. Le battement de leurs ailes était néfaste; mais leur fiente, tombant dans le jardin autour de l'oratoire, donnait naissance à des champignons qui dégageaient une odeur dangereuse et constituaient autant de maléfices lorsqu'on les écrasaft du pied.
- Comment avez-vous eu l'idée de venir flageller le curé de Bombon?
- C'est le procédé préconisé par la théologie pour chasser le démon du corps de ceux qui ont conclu un pacte avec lui.
Et Lourdin ajoute:
- Mais nous n'avions nullement l'intention de le faire mourir.
- Regrettez-vous cette agression ?
- Pas le moins du monde !...
- Vous serez cependant puni.
- Qu'importe! J'ai accompli mon devoir.
Et, narrant la scène de la sacristie, l'inculpé revendique hautement ses responsabilités d'animateur de la bande.
Après trois quarts d'heure d'interrogatoire, il cède sa place à Froger, dont les yeux placides éclairent une face ronde, bordée de barbe ondulée. Le comptable Froger se plaint, lui aussi, d'avoir été victime des sortilèges de l'abbé de Noyers.
- Comment se manifestaient ces sortilèges ?
- Lentement, au début, par des malaises; ensuite, par des accidents plus graves, des pertes de phosphates. Je suivais, pour cela, à Bordeaux, un traitement iodé dont la suppression par suite de mon internement à Melun, a provoqué de nouveaux malaises.
- Ne redoutez-vous pas, dans ces conditions d'être actuellement en présence de celui que vous prétendez l'auteur de vos maux ?
- Non, déclare Froger, en fixant de ses yeux d'enfant, l'abbé de Noyers.
Celui-ci, comme il le fit durant l'interrogatoire de Lourdin, se contente de hausser les épaules en disant parfois : Infâme calomnie !... Mensonges !... Blasphèmes !,
Interrogé sur la scène de l'agression, Froger déclare avoir jeté dans les yeux du prêtre le poivre qu'il avait acheté en passant à Nangis. Puis il ajoute :
- Je l'ai frappé avec la «discipline» dont je me servais pour moi-même depuis quinze mois.
Lui non plus ne regrette rien de ce qui s'est passé.
- Il fallait en arriver là!
Vers 11 h. 30, il sort du cabinet de M. Millon, Les gendarmes le reconduisent aussitôt, avec son ami Lourdin, dans la prison, située derrière le tribunal. Et, en traversant la cour du palais de justice, ils saluent de la main les photographes qui les guettent au passage et les «fusillent à bout portant.
Mme veuve Robert est alors mandée par M. Milon.
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Elle s'avance, voilée. Mais le juge l'ayant priée de comparaître la face découverte, d'un geste rapide, elle enlève chapeau et voile, et masque aussitôt son visage avec un pan de son manteau. Mme Robert fait l'historique de ses relations avec l'abbé de Noyers au cours des pèlerinages à la Salette, à Fourvières, à Pellevoisin et à Issoudun.
Elle aussi a subi, dit-elle, les maléfices du curé de Bombon. Elle éprouve, la nuit, dans son lit, des vertiges.
- Regrettez-vous l'agression du 3 janvier demande M. Milon.
- Je le regrette pour la Sainte Vierge, répond Mme Robert. Elle a été ainsi mělée à trop d'histoires.
Il est midi lorsque Mme Robert quitte le cabinet du juge d'instruction, qui décide de renvoyer à plus tard la suite de l'audition des témoins. Les dix femmes de Bordeaux descendent l'escalier du palais de justice, s'apprêtant à sortir pour aller déjeuner. Mais, devant la porte du tribunal, de nombreux photographes les guettent. A leur vue, le troupeau noir s'affole, fait le gros dos, ouvre ses parapluies et, longeant les murs, s'efforce de se soustraire aux objectifs. C'est, dans la rue, une poursuite éperdue...
Autres interrogatoires
Un peu après 14 heures, les interrogatoires reprennent.
Il s'en dégage, à défaut de faits saillants, un caractère de sincérité absolue, moins véhémente que celle des deux hommes, mais tout aussi candide. Aucune des femmes ne songe à excuser maintenant la commune équipée pour laquelle elles quittèrent Bordeaux, Mlle Anne-Marie Robert et les trois femmes qui lui succèdent n'apportent aucun élément nouveau à l'information.
Mais voici Mme Berton, âgée de soixante-quinze ans, la plus vieille de toutes et aussi la plus bavarde. Elle jest la doyennes des adeptes de Notre-Dame-des-Pleurs; elle connaît Marie Mesmin depuis vingt-trois ans et narre longuement l'histoire des miracles de Bordeaux.
- Nous avions placé devant la Vierge, dit-elle, un petit verre pour recueillir ses pleurs. Mais, afin qu'il ne s'en perdit point, ce petit verre était lui-même placé dans un plus grand. Or, jamais le petit verre ne déborda dans le grand, et ce fait miraculeux fut constaté et admiré par des pères franciscains.
Elle passe ensuite aux parfums que dégageait la statuette de la Bambina.
- Cela sentait la rose, la violette et l'œillet, mais ces odeurs étaient véritablement supra-terrestres !
Mme Berton étant disposée à évoquer ses souvenis, M. Milon lui demande: - Avez-vous connu l'abbé Sapounghi?
La vieille dame s'agite à cette évocation.
- Si je l'ai connu, ce bel oiseau !... Il avait une tête de hibou, que j'en avais frayeur... (sic).
M Maurice Garçon fait alors poser à Mme Berton une question précise, à laquelle la doyenne des inculpées répond ceci :
- Certaine nuit que nous étions en prières, entre minuit et 2 heures, devant la porte de la chambre de «maman» Mesmin, malade et étendue sur son lit, nous l'entendimes crier dans ses souffrances: Ah! sortez donc l'abbé de Noyers!... C'est lui qui me tue...»
- Regrettez-vous votre attaque contre l'abbé de Noyers ? lui demande le juge.
- Non I
- Recommenceriez-vous ?
- Non I
- Et si Marie Mesmin souffrait encore?
- Ah ! je ne sais pas ce que je ferais.
A Mme Berton, succède Mlle Culpain, qui confirme en tous ses détails le récit de la précédente inculpée, selon lequel Marie Mesmin aurait prié ses adeptes de la débarrasser des maléfices de l'abbé de Noyers.
- Allez I disait notre bonne mère, débarrassez-moi de cet homme... Je sens ses doigts m'étreindre la gorge. Et, d'ailleurs, elle gardait la marque des coups qui lui étaient portés de loin par son ennemi.
Faisant état de ces déclarations, M Maurice Garçon déclara alors à M. Milon qu'il demandait l'inculpation de Marie Mesmin, pour provocation à violences. Le juge d'instruction se prononcera ultérieurement sur cette demande.
Les autres inculpées ne révélèrent rien de particulièrement intéressant, sauf ce détail qu'elles utilisèrent l'abbé de Noyers sur les «disciplines» dont elles se servaient elles-mêmes pour se mortifier. Et l'on passa, après une courte suspension, à la confrontation successive de la servante Jeanne Hellou avec les adeptes de Notre-Dame-des-Pleurs. Nullement intimidée de se retrouver en présence de «la bande de Bordeaux», la vieille Bretonne affirma vigoureusement reconnaître son principal agresseur, Lourdin.
- C'est vous qui étiez le plus acharné de tous !
- Je ne m'en défends pas ! répliqua Lourdin, visiblement flatté de cette attestation de son zèle.
Victime et inculpés maintinrent leurs dires, précédemment relatés. Puis le même défilé remit en présence, dans le cabinet du juge, les douze «flagellants» et la nièce, Mme Jeanne Hellou jeune. Celle-ci, moins âprement que sa tante, mais avec la même netteté, désigna ceux et celles qui l'avaient assaillie.
- Oui, dirent-ils; mais nous ne l'avons pas frappée, pas plus que sa tante. Elles se sont blessées en se débattant.
Néanmoins, M. Milon les avisa qu'ils étaient également inculpés de coups et blessures sur les personnes des deux Jeanne Hellou, en plus de l'inculpation jusqu'alors retenue à leur actif sur le curé de Bombon. Il se faisait tard. Les dix inculpées libres se résignèrent dès lors à passer la nuit à Melun, qu'elles quitteront ce matin pour regagner Bordeaux. M Georges Martin demanda à M. Milon la mise en liberté provisoire des inculpés Lourdin et Froger. Le parquet de Melun statuera prochainement sur leur sort. En attendant, les deux détenus regagnèrent allégrement leurs cellules, où ils occupent leurs longs loisirs à des travaux de cannage de chaises, tout en priant pour «maman Mesmin.







































































