| Le Petit Parisien - 24 janvier 1926 |
POUR ET CONTRE
La nouvelle n'est peut-être pas encore très répandue. Elle est cependant officielle et sérieuse. Les relations diplomatiques sont rompues entre le saucisson de Francfort et la pomme nouvelle d'Algérie, entre le camphre synthétique made in Germany et l'artichaut de Corse ou du Var. Autrement dit: le saucisson de Francfort et le camphre synthétique, mécontents de l'accueil que leur réservaient nos douaniers quand ils essayaient d'entrer en France nach Paris ont décidé de se venger. Ils ont donc fait hérisser la frontière du Reich de barbelés et de chevaux de frise et nos primeurs maintenant ne pénètrent plus en Allemagne. Ce qui prouve que le saucisson de Francfort n'a pas l'esprit de Locarno.
Ce n'est là, évidemment, qu'un tout petit épisode de cette éternelle guerre des tarifs qui est le jeu quotidien des peuples qui vivent en paix, mais c'est un épisode assez intéressant, assez saisissant, parce qu'il est complètement et magnifiquement ridicule. Le saucisson de Francfort, les primeurs de notre Algérie et de notre Midi, dressés face à face si j'ose employer cette image hardie des deux côtés d'une barricade douanière, c'est vraiment un joli sujet de pendule. On imagine un colossal «Francfort», enflé comme une Bertha, frappant au cœur un sensible artichaut de France.
Ce blocus simultané du saucisson et de la pomme de terre est grotesque et bouffon. Il est sérieux cependant et cruel. Il est même désespérant. C'est donc à des bêtises pareilles que les nations civilisées et pacifiques s'amusent en 1926 après toutes les horreurs d'une interminable guerre, après toutes les misères qui ont suivi la guerre! Quand la vie chère est partout dans le monde, menace de discorde et de bouleversement, les nations s'ingénient à rendre cette vie chère plus chère encore, plus difficile, plus sombre.
De capitale en capitale on se fusille, on se bombarde, on s'écrase. Des bureaux s'agitent, des ronds-de-cuir mobilisent. Madrid pilonne Paris. Paris bombarde Lisbonne. Berlin creuse des tranchées. Et le saucisson part en guerre contre les petits pois. Et, bien entendu, c'est le consommateur partout qui trinque.
Le consommateur c'est le pauvre fantassin de ces guerres économiques qui ne sont pas du tout économiques mais qui sont stupides. Tous ces tarifs, toutes ces taxes prohibitives et internationales sont bêtes comme des passeports. Ce n'est pas peu dire.
Maurice PRAX.
| retour 24 janvier 1926 |







































































