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LA MISSION DE STENDHAL À ANCÔNE (MARS1832)
D'après des lettres inédites

 Stendhal à Ancône

L'agent consulaire français à Ancône était, en février 1832, un nommé Frédéric Quilliet. Le 6 mars, il fut placé sous les ordres de Beyle et peut-être n'accepta-t-il pas la chose sans un secret froissement. Nous avons lu, dans la lettre du 14 mars, l'appréciation de Stendhal sur son prédécesseur :.« M. Quilliet nous a évité de grands embarras, mais va un peu vite en affaires de finances ». Les lettres suivantes sont muettes sur le personnage : il dut donner toute satisfaction à Beyle, car nous croyons volontiers que ce dernier n'aurait pas manqué de se plaindre à l'ambassadeur, si son subordonné lui en avait donné le prétexte. Devenu à nouveau le titulaire du poste consulaire par le départ de Stendhal, Quilliet ne semble pas avoir eu toute l'estime du général de Cubières ni de Saint-Aulaire. Citons une lettre du. second au premier à propos de la nomination d’un agent. politique auprès du général : « Certainement, je ne chargerai pas Quilliet de la mission à laquelle vous ne le jugez point propre ; je suis entièrement de votre avis à cet égard. (17 avril. » En fait dé comptabilité, les procédés du vice-consul d'Ancône ne tardèrent pas à soulever les protestations de Beyle, qui ne voulait point être rendu responsable des erreurs de quelqu'un qui agissait de son propre chef. Stendhal en écrivit à un secrétaire de l'ambassade pour que Saint-Aulaire fût averti :

Rome, le 15 mai 1832,
Monsieur, Je comprends de moins en moins la conduite de M. Quilliet, vice-consul à Ancône. Si vous avez la bonté de parcourir les lettres ci-jointes, vous verrez, Monsieur, que M. Quilliet s’obstine à émettre des traites sur le Trésor à Paris. M. Quilliet n'a pas ce droit, je le lui ai dit et écrit fort souvent. J'ai prévenu deux fois par écrit un M. Corradi, d’Ancône, auquel il paraît que M. Quilliet a négocié ces traites. Il me semble que ces traites ne seront pas payées à Paris. Dans tous les cas, je ne pourrai pas les prendre à mon compte. Je crois devoir annoncer à Monsieur l'ambassadeur la singulière conduite de M. Quilliet. Je serai très reconnaissant si vous voulez en dire un mot à Son Excellence. Je ne voudrais pas nuire à M. Quilliet, mais cependant comme ceci peut avoir des conséquences graves, il ma semblé que Son Excellence ne devait pas ignorer ce qui se passé.
Agréez avec bonté, Monsieur, les nouvelles assurances de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d’être votre très humble et très obéissant serviteur. : signé H. BEYLE,

Ïl lui parut nécessaire de s'adresser à plus haut placé, lorsque le commandant de la flotte française à Ancône, le baron de La Susse, soutint que Frédéric Quilliet était pleinement dans son droit.

Il écrivit de nouveau à Saint-Aulaire :

Monsieur le Comte, : «J'ai eu l'honneur, il y a quelque temps, de faire connaître à Votre Excellence que M. Quilliet, alors vice-consul à Ancône, s'était attribué le droit de tirer des lettres de change sur M. le Payeur des dépenses centrales du Trésor à Paris. J'ai annoncé l'émission de ces traites à M. le ministre de la marine. le ne tiens nullement au droit exclusif d'émettre des traites, mais je préviens S. Exc. M. le ministre de la marine qu'à moins d’ordres précis, je n'admettrai point dans mon compte les traites de M. Quilliet.
Tel était l’état des. choses, lorsque le 24 mai dernier, M. de La Susse, commandant la marine à Ancône, m'a fait l'honneur de m'écrire la lettre ci-jointe. Votre Excellence remarquera qu’en citant l’article 52 du Règlement de la marine de 1784 et l’article 234 de l’ordonnance du 3l octobre 1827, M. le capifaine de vaisseau de La Susse établit le droit des simples consuls. Ce sont les termes de la lettre de M. le baron de La Susse.
Il n'est donc pas question des vice-consuls et encore moins de vice-consuls qui, en quarante-huit heures, peuvent correspondre avec leur chef. Je ne tiens nullement au droit exclusif d'émettre des traites, mais il m'est impossible de me charger de la responsabilité des opérations financières de M. le marquis del Monte, homme intègre, sans doute, mais probablement peu versé dans la connaissance des règlements militaires.
Je vais adresser à S. Exc. M. le minisire de la marine la lettre de M. le baron de La Susse que je supplierai Votre Excellence de me renvoyer. Je n'ai pas cru que Votre Excellence dût ignorer ce qui
se passe dans la partie financière du service d'Ancône. Votre Excellence remarquera que les marchés de la marine ont été passés entre MM. Gallois et Quilliet d'une part et M. Antonio Corradi de l’autre, sans ma participation et antérieurement à mon arrivée à Ancône.
Je suis avec respect, Monsieur le Comte, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.
H. BEYLE,
Rome, le 26 mai 1832.

Voici le texte de la lettre au ministre de la marine, amiral comte de Rigny :

Monsieur le Comte,

M. Frédéric Quilliet, envoyé il y a plusieurs mois à Ancône par S. Exc. M. le comte de Saint-Aulaire, ambassadeur de France à Rome, pour y remplir provisoirement les fonctions de vice-consul de France, vient de tirer plusieurs lettres pour le compte de la marine sur M. le payeur des dépenses centrales du Trésor. J'ai fait connaître plusieurs fois à M. Quilliet qu’il n'avait pas le droit d’émettre de semblables traites. Je ne sais s’il conviendra au ministère de la marine d'accepter les traites de M. Quilliet. À moins d'ordres de Votre Excellence, je n'admettrai point ces traites dans mon compte, avec le ministère. Sans doute, avec les meilleures intentions possibles, M. Quilliet m'a souvent fait attendre les pièces nécessaires à ma comptabilité. Souvent ces pièces se sont trouvées n'être pas en règle, elles ont dû faire plusieurs fois le voyage de Civita-Vecchia à Ancône. Par ces raisons, je n'ai pas une extrême confiance dans les comptes et marchés établis par M. Quilliet pour le compte de la marine.
Aussitôt que j'ai eu connaissance de l'émission des traites dont j'ai l'honneur d'entretenir Votre Excellence, j'ai écrit à M. Quilliet pour l’engager à les retirer. J'ai écrit également à un banquier d’Ancône, nommé Antonio Corradi, que je sais être dans l'habitude de prendre le papier sur Paris. Je préviens M. Corradi qu'il est fort possible que le ministère de la marine se refuse à payer des traites tirées d’une façon qui me semble irrégulière : M. Quilliet et M. Corradi savent depuis longtemps que l’usage est que sur la remise des pièces en règle, je délivre des traites sur M. le Payeur des dépenses centrales du Trésor. C’est ainsi qu’ils ont vu les choses se passer pendant mon séjour à Ancône. MM. Quilliet et Corradi ne paraissent pas disposés jusqu'ici à retirer les traites irrégulières émises par le premier, et probablement prises par le second ; j'ai cru devoir faire connaître à Votre Excellence cet état de choses. M. Frédéric Quilliet vient d’être rappelé d’Ancône par S. Exec. M. le comte de Saint-Aulaire. On a proposé à S. Exc. M. le ministre des affaires étrangères pour le poste de vice-consul à Ancône M. le marquis Bourbon del Monte, riche. propriétaire du pays.

Je suis...

Après avoir lu cette lettre, on comprend ses répercussions dans le monde des bureaux. Le ministre de la marine en transmit la copie, avec une note qui soulignait « les insinuations inquiétantes de M. Beyle », au ministre des affaires étrangères qui, le 20 juin, manda à l’ambassadeur copie de la prose de Beyle et de l’amiral de Rigny et y ajouta son avis. Il approuvait le choix du marquis del Monte comme agent consulaire à Ancône, signalait quelques apparences d'irrégularité dans les comptes de Quilliet, qui n'avait pas envoyé les pièces justificatives. Mais Beyle lui-même n'était pas sans reproches, aux yeux du ministre Sebastini :.«Il en est de même au surplus de M. Beyle, à qui je vais envoyer les ordres convenables, et qui n’obtiendra le congé qu'il m'a demandé qu'après que sa comptabilité sera complètement à couvert ».

De son côté, le capitaine de vaisseau de La Susse réfutait, en quatre longues pages, les attaques de Beyle : s’il y avait des navires ne séjournant que quelques heures en rade, comment avoir à temps l'argent nécessaire, puisqu'il fallait au moins quarante-huit heures pour aller d'Ancône à Civita-Vecchia et en revenir. D'ailleurs n’était-ce pas imprudent de «faire courir les grands chemins de l'Italie à des pièces tout acquittées à l’avance » ? A en croire M. de Là Susse, il y avait maint règlement et mainte dépêche ministérielle pour accorder aux vice-consuls le droit d'émettre des traites. Quant aux erreurs dans les pièces de comptabilité dont parle Beyle, elles étaient imaginaires, et ce fut la sous-intendance d'Ancône et non de Civita-Vecchia qui releva quelques irrégularités. Infortuné Stendhal qui voyait se produire là ce qu'il craignait le plus, lorsqu'il écrivait le 15 mars qu'il lui serait « désagréable, lors de l'arrivée d’un intendant militaire, de voir-refaire et corriger » tout ce qu'il aurait fait.

Dans ces démêlés, Beyle eut toujours l'appui de M. de Saint-Aulaire, qui écrivait au comte de Rigny, comment le consul de Civita-Vecchia avait été chargé des dépenses et de la comptabilité du corps expéditionnaire : « Le zèle et l'intelligence de ce consul surent pourvoir à ce double service » dit l'ambassadeur. Une nouvelle demande de congé fut transmise, une fois la comptabilité rendue et approuvée. Stendhal désirait venir en France pour le mois d'août. Il ne reçut satisfaction qu'au mois d'octobre 1832. Avec ce congé se clôt logiquement cet épisode de la mission à Ancône qui intéressa Stendhal, si nous en croyons la lettre du«11 juin au baron de Mareste : « Ma mission à Ancône m'a beaucoup intéressé, je viens de déchirer une page là-dessus ». Certainement Beyle dut tenter à nouveau de résumer ses impressions, et peut-être le dépouillement des manuscrits stendhaliens déposés à la Bibliothèque de Grenoble nous donnera-t-il ce document...

Ferdinand Boyer