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La Dépêche - 04 avril 1926


La Dépêche 1926 04 04 Idées et doctrines. L'accroissement du mysticisme

IDEES ET DOCTRINES
Pour l'assainissement intellectuel

La guerre, féconde en douleurs, en désastres, en morts prématurées a, comme toujours, engendré une recrudescence mystique. Mages, théosophes, spirites foisonnent autour de nous. Tendez votre main, qu'on y lise votre destinée ! On vous glisse sur les boulevards des prospectus de voyantes qui vous disent :Les cartes ne mentent jamais. Et les pauvres cartes sont bien innocentes, en effet; mais, en est-il de même de ceux celles qui les font parler?
Nous avons vu reparaître envoùtements, exorcismes, jeteurs de sort, maisons hantées. A deux pas de Paris, un curé est flagellé pour avoir, à cent lieues de là, fait pousser des champignous vénéneux et impudiques. A New-York, une femme est martyrisée en l'honneur de je ne sais quelle divinité barbare.
Faut-il s'étonner? Non, c'est une survivance des plus anciennes croyances de l'humanité-enfant. Les primitifs voient partout voltiger les esprits des morts, comme nos paysans ont peur de rencontrer la nuit des revenants. Ils conçoivent les forces qui les environnent à l'image de la volonté humaine. Si un fleuve déborde, c'est qu'il leur en veut. La foudre ne peut être que lancée par une main puissante. Pour eux, le surnaturel est ce qu'il y a de plus naturel. Ils vivent en plein merveilleux. Tout phénomène inconnu est un miracle fait en leur faveur ou à leur détriment. Ne sont-ils pas le centre de l'univers ?
Toutes les religions ont entretenu ces croyances. Qu'on suive, si l'on veut, leur filiation jusqu'à nos jours depuis les prodiges que Virgile accumule à la mort de César. Le soleil obscurci, et qui oserait accuser le soleil de mensonge? (Comme les cartes.) Des bruits d'armes dans le ciel, des tremblements de terre dans les Alpes; de pâles fantômes vaguant au crépuscule, des statues d'ivoire ou de bronze pleurant dans les temples (comme la Sainte-Marie-des-Pleurs de maman Mesmin). Des voix retentissant au fond des bois sacrés (comme les coups frappés dans tel immeuble où un démon fait vacarme); des éruptions de volcans, des inondations, des comètes qui, évidemment ne peuvent annoncer que des catastrophes.
Comme tout cela s'est bien conservé durant le moyen âge, âge d'or de la sorcellerie. Pierres de foudre qui doivent aider à la délivrance des femmes enceintes ! Formules magiques pour arrêter le sang, pour se garantir des voleurs! Recettes diaboliques ou prières rituelles qui donnent ou guérissent des maladies! Epée qui fend les rochers et les hommes, parce qu'elle contient dans sa garde un cheveu de saint Pierre ! Et ne croyez pas que tout cela ait disparu. L'évocation des morts est encore aujourd'hui chose courante et nul n'ignore les sottises qu'on leur prête libéralement. Ne connaissez-vous point, par hasard, tel soldat qu'une pieuse amulette doit rendre invulnérable, telle maison qui est à l'abri des voleurs, parce qu'on a calfeutré les volets de quelques médailles bénites, tel candidat à une grande école qui sollicite d'un saint ou de la vierge un appui spécial et qui se félicite d'avoir obtenu du ciel, à son profit et aux dépens de ses concurrents, un petit acte de favoritisme ?
Y a-t-il longtemps qu'on a compté sur les reliques de sainte Geneviève pour faire venir la pluie ou pour arrêter une armée d'invasion ? La piscine de Lourdes diffère-t-elle beaucoup de ces sources sacrées où les adorateur de la nymphe jetaient des pièces de monnaie en reconnaissance du soulagement que leur procurait l'eau miraculeuse ?
En vérité cet état d'esprit, cette foi naïve en l'intervention de puissances supérieures et invisibles s'expliquent de la façon la plus simple. Comment, à l'âge où l'âme est une cire molle en laquelle s'enfoncent loutes les empreintes, ne pas prendre des habitudes de crédulité. quand on vous enseigne gravement que les murailles de Jéricho s'écroulèrent au son des trompettes juives; que le soleil s'arrêta sur l'ordre de Josué pour permettre aux Hébreux d'achever le massacre de leurs ennemis; ou que le prophète Jonas fut avalé, puis revomi par une baleine ?
Passe si l'on vous présentait ces histoires comme des légendes, comme des fables analogues à la métamorphose de Daphné en laurier ou de Jupiter en taureau ! Mais n'est-ce pas tuer chez les enfants l'esprit critique que de leur offrir de pareils contes comme des réalités Hommes faits, ils ne sauront plus retrouver la faculté de discerner le réel de l'imaginaire; leur bon sens sera faussé pour toute leur vie.
On conteste souvent les mérites de l'école laïque, de l'école neutre au point de vue confessionnel. Or son immense avantage, c'est d'accoutumer les jeunes cerveaux à ne rien accepter pour vrai qui ne puisse leur être démontré comme tel. Elle leur inculque la méthode précise et scientifique qui seule peut leur permettre, dans le conflit des opinions, de se faire une conviction solide et raisonnée. L'école laïque n'a pas besoin d'attaquer les religions: il lui suffit d'enseigner pratiquement à passer au crible le contenu des récits, livres, journaux qu'on donne en pâture à la curiosité juvénile. Mais peut-être est-ce là précisément ce qu'on ne lui pardonne pas.
C'est pourtant par ce développement de la raison, par ce contrôle sévère exercé sur les paroles et les écrits du passé et du présent, que les générations futures acquerront une véritable maturité d'intelligence et se déferont de vieilles superstitions qui prouvent que notre monde, soi-disant vieux, est encore bien enfant.

Georges RENARD.


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