| Le Matin - 02 mai 1926 |
CHRONIQUE LITTÉRAIRE
Charles Baudelaire et son procès
Parlant à Bruxelles, sous les auspices de la Ligue pour la défense de la langue française, M. Raisin, substitut au parquet de la Seine, vient de traiter, avec autant d'art et de compétence littéraires que de science juridique, du procès intenté an 1857, lors de la publication des Fleurs du Mal, à Charles Baudelaire et à ses éditeurs Poulet-Malassis et de Broize, celui-ci d'ailleurs défaillant, pour attentat à la morale publique et à la morale religieuse.
Plus brillant, certes, que le procureur impérial Pinard, M. Raisin a dû conclure qu'un revirement d'opinion ne saurait être admis juridiquement comme un fait nouveau et que tout espoir de revision n'était que chimère.
Et c'est très bien. Baudelaire, du fond des Champs-Elysées, doit souscrire à cet arrêt. Lorsqu'il mourut, il y avait longtemps déjà qu'il ne comptait plus que sur l'opinion publique pour le racheter d'une bévue judiciaire, et il déclarait lui-même avec un légitime orgueil : «Je crois que la postérité me concerne.» Il prévoyait que l'art et le bon sens, peut-être la morale elle-même, lui seraient un jour favorables, devinant qu'après un Hugo qui avait salué en lui le créateur d'un frisson nouveau, son culte intransigeant du beau lui vaudrait d'être désigné par un Bourget comme réducateur fécond des générations qui suivirent la sienne, d'être considéré par un Lemonnier comme «un père de l'église littéraire »
«Nature inquiète et sans équilibre», disait le procureur impérial. Fils de sexagénaire et de mère valetudinaire, sans doute, et en proie au mal du siècle après l'aventure forcée d'un lointain voyage aux pays de l’opium dont le goût resterait en lui. Mais volontaire, jusqu'à une sorte d'ascétisme cérébral, dans la recherche de la beauté absolue.
Comme il y avait du génie sous la cape de Barbey, il y avait de la foi et même toute la foi sous l'étonnant costume évasé du torse et aux basques minuscules, la cravate d'or jaune ou rouge sang de bœuf, la chemise bleu pâle de Baudelaire. Le dandysme, disait-il, est une élégance intellectuelle qui doit aller jusqu'au sublime, c'est «une espèce de religion».
Hanté, comme Edgar Poe qu'il révéla au vieux monde, mais critique d'une rare clairvoyance, il était dune sensibilité profonde, dont l'aveu d'une déchirante sincérité éclate dans certaine lettre à M. Ancelle, du 28 février 1866, citée par M. Henri de Régnier dans l'édition verte, et d'une candeur qui perce si souvent dans son «livre atroce», comme une primevère sous un gibet. Condamner quelques pièces libres, dont quelques-unes déjà parues en revue et que Chaix d'Est-Ange montrait anodines auprès de telles œuvres de Musset et de Gautier, de George Sand et de Balzac, des gauloiseries de Béranger, c'était hâter la gloire.
Mais la condamnation des Fleurs du Mal brisa la vie de Baudelaire, en l'empêchant d'entrer à l'Académie, ce seul honneur qu'un vrai homme de lettres puisse solliciter sans rougir, en le vouant à ces tâches mercenaires qui n'étaient point faites pour lui et dont il mourut, sous la blouse, le rude paletot-sac, le cache-nez et les gros souliers du dandy usé.
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