| L'Œuvre - 02 mai 1926 |
Hors- d'Œuvre
Ceux qui ne veulent rien savoir…
Il faut tout de même que je dise ce que je pense à mon ami Caroly, dont la conduite m'a fortement scandalisé jeudi soir. Caroly est prestidigitateur; il exerce sa profession comme une science plus encore que comme un art, en curieux plus qu'en praticien; il n'assiste jamais à un miracle sans chercher à comprendre. Si Caroly avait vécu aux premiers siècles de la prestidigitation, il n'eût pas manqué de dégonfler Moïse, de débiner le truc des noces de Cana, et de montrer à l'honorable société comment on obtient la multiplication des pains et des petits poissons. (J'ai vu Caroly, avec une canne à pêche ordinaire, pêcher sept poissons rouges dans l'intérieur de mon piano, que je ne savais pas si poissonneux.)
Je viens de vous révéler le travers professionnel de mon ami Caroly. Les prestidigitateurs n'ont aucun respect des croyances. Caroly passe sa vie à dégonfler les médiums et les fakirs. Il prétend qu'un prestidigitateur honnête doit se contenter de faire disparaître les mouchoirs en pleine lumière et que le fait de faire apparaître des fantômes dans la nuit est une manœuvre de prestidigitation malhonnête.
Or jeudi, au cours d'une réunion contradictoire organisée par le Faubourg à l'Hôtel des Sociétés Savantes, Caroly avait lancé un défi aux médiums et aux spirites, se faisant fort de reproduire tout phénomène dû à l'intervention des esprits.
Les fantômes, qui n'ont pas le moindre amour-propre, se gardèrent bien de relever le défi. Et pourtant il eût suffi de si peu de chose pour confondre Caroly et convertir l'assemblée: une table qui, d'elle-même, se cabre sur deux pieds; une chaise qui, d'elle-même, se recule facétieusement au moment où le conférencier va s'asseoir; une carafe qui, d'elle-même, se penche pour verser dans le verre son contenu.
Les esprits avaient bien peu de chose à faire pour prouver leur existence, et ne le firent point... Mais Caroly se donna beaucoup de mal pour prouver l'inexistence des esprits, et il n'y parvint pas, ce qui est fort satisfaisant.
Quelques dames spirites apportèrent dans le débat une véhémence passionnée, dont l'expression fut par instants fort désobligeante pour l'illusionniste qui essayait de leur enlever des illusions.
C'est en vain que Caroly, décomposant les mouvements du médium, donna la parole à un guéridon sans avoir l'air d'y toucher... (Est-ce que ça prouve qu'il n'y a pas un esprit dans le guéridon ?)
C'est en vain que Caroly montra à l'assistance une main de fantôme, faite de paraffine... C'est en vain qu'il révéla le cheveu avec lequel Eusapia Paladino animait des objets inanimés... C'est en vain qu'il s'étonna de la nature des «apports» habituels de l'au-delà, apports faisant partie de l'attirail ordinaire des prestidigitateurs, et d'où il semble résulter que, dans l'au-delà, il n'y a pas d'objets plus rares que des chrysanthèmes et des cochons d'Inde.
On lui répondit victorieusement qu'un esprit peut parfaitement, si ça lui plait, prendre une enveloppe de paraffine au lieu d'une enveloppe de chair; qu'un cheveu, en spiritisme, ne s'appelle pas un cheveu, mais un fil fluidique, et qu'aucun dogme ne s'oppose à l'existence de chrysanthèmes surnaturels et de cochons d'Inde métaphysiques.
Alors, je compris «l'autre mot» de la mystique militaire, qui donne la clef de tout le mysticisme.
Le premier maître-mot de la mystique militaire est à l'usage des inférieurs... «Il ne faut pas chercher à comprendre », dit l'infirmier.
Le deuxième maitre-mot de la mystique militaire est à l'usage des supérieurs... «Je ne veux rien savoir», dit le supérieur... Il ne veut rien savoir; la discussion est impie; la raison ne saurait entamer le dogme.
Ces dames spirites ne veulent rien savoir. La foi, c'est les yeux fermés et la bouche ouverte.
Ainsi, la démonstration de mon ami Caroly me fait l'effet de la démarche saugrenue que ferait un impie en pénétrant dans une église, à l'heure de la messe, pour dire au prêtre :
Voyons, ça n'est pas sérieux... Vous n'allez pas me faire croire à cette matérialisation absurde... Prouvez-moi que le corps de Dieu est dans ce pain à cacheter. A quoi le prêtre répondrait : Prouvez-moi qu'il n'y est pas... Ce qui est tout de même inquiétant, si l'on y songe.
Le jour où je verrai une table tourner toute seule, j'aurai très grand peur, et je commencerai par me sauver.
Du jour où je croirai que le corps d'un Dieu est véritablement dans l'hostie, je n'oserai plus jamais entrer dans une église.
G. de la Fouchardière,
| retour 02 mai 1926 |







































































