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L'Œuvre - 07 mars 1926


L'Oeuvre 1926 03 07 Le commerçant qui n'a pas voulu fermer

LE COMMERÇANT qui n'a pas voulu fermer

Monsieur, m'avait dit mon tailleur à la fin de la semaine dernière, venez essayer mercredi, dans l'après-midi.
Arrivé, mercredi, à quelques pas de la maison, je pensais que le magasin serait probablement fermé et que mon tailleur avait, en me donnant rendez-vous, oublié ce détail.
Or sa boutique était ouverte et il travaillait comme de coutume avec sa craie et ses grands ciseaux.
  Comment! lui dis-je, vous n'avez pas fermé !
  Et pourquoi donc ? mon Dieu !
  D'abord, pour faire comme tous les commerçants ou à peu près.
Mon tailleur secoua la tête et me dit :
  Evidemment, la perspective d'aller faire un petit tour chez le percepteur pour lui verser le montant de mes impôts rétroactifs, comme on dit, ne m'a causé aucune joie. Mais, comme je me suis dit qu'il faudrait payer tout de même, j'ai payé il y a plusieurs jours. Alors, je ne vois pas très bien à quoi me servirait ma férmeture, en guise de protestation.
Comme je le complimentais de sa philosophie, il ajouta :
  Pour protester, je n'ai donc pas fermé ma boutique, je l'ai laissée au contraire ouverte, après avoir augmenté mes prix, un petit supplément de cinquante francs par costume et mes impôts seront payés. Je n'ai fait à l'Etat qu'une avance que mes clients vont se charger de me rembourser.
Et, pendant qu'il m'essayait un veston ainsi augmenté, il continua:
  C'était hier soir l'anniversaire de mon mariage; à cette occasion. je me suis payé un petit dîner fin avec ma femme, dans un restaurant où des amis m'avaient invité il y a un mois. J'ai constaté que le patron avait augmenté les prix de sa carte et, comme un client lui demandait pourquoi le verre de fine coûtait vingt sous de plus que la semaine d'avant, je l'entendis lui expliquer que c'était parce que le grossiste avait majoré de huit francs le prix de la bouteille. Tout va bien, par conséquent, et je ne comprends pas, moi commerçant, que mes confrères, qui font comme moi c'est-à-dire qui font payer leurs impôts à leurs clients. avec, excusez-moi, un peu de sauce autour, protestent, en fermant leur boutique, comme si l'argent qu'ils vont verser au percepteur sortait de leur porte-monnaie
Ainsi me parla mon tailleur. Il y a bien du vrai dans ce qu'il m'a dit. C'est toujours le consommateur qui, en matière d'impôts, a la main à la poche. L'égalité fiscale est bien difficile à réaliser. A propos, savez-vous combien les agriculteurs, avec le système adopté par le Sénat, verseront au fisc en 1926? Cent millions de plus qu'en 1925, c'est-à-dire dans les 165 millions. Nous voilà sauvés...

HENRI GEROULE.


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