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La Lanterne - 14 mars 1926


UN INCIDENT
M. Alexandre Varenne est mis en cause

L'Union républicaine du Sénat délègue M. Antony Ratier auprès du ministre des Colonies pour s'assurer de l'authenticité d'un discours prononcé par le gouverneur général de l'Indochine.
Depuis quelques jours, on s'entretenait dans les couloirs du Sénat d'un discours qu'aurait prononcé, à Hanoi, M. Alexandre Varenne, gouverneur général de l'Indochine.
On disait que M. Varenne, parlant plutôt en député socialiste qu'en gouverneur, représentant la France, avait déclaré à son auditoire que lorsque notre mission civilisatrice serait terminée, nous abandonnerions à elle-même notre colonie d'Extrême-Orient.
On ne pouvait concevoir qu'un gouverneur général pût prononcer de telles paroles et soutenir une semblable thèse devant les populations qu'il a mission de diriger. On contestait l'authenticité des propos tenus par M. Varenne.
Au cours de la réunion qu'il a tenue, mercredi après-midi, au Sénat, le groupe de l'Union républicaine s'est ému de cette affaire. On réclama le texte authentique du discours de M. Varenne. Ce texte avait été publié in extenso par les Annales Coloniales.
Devant le groupe attentif, M. Reynald donna lecture de certains passages du discours incriminé, qui fut prononcé par M. Varenne à Hanoi, le 21 décembre, à l'ouverture de la session ordinaire de 1925 du Conseil supérieur de l'Indochine. Après avoir défini la mission émancipatrice de la France dans les colonies, M. Varenne ajoutait :
«L'Indochine ne pouvait pas échapper à ce mouvement d'émancipation. Elle le pouvait d'autant moins qu'elle avait auprès d'elle, assise à son foyer, une éducatrice de haute valeur, cette nation française qui, depuis des siècles, est l'institutrice des peuples. Nos leçons ont porté. L'Indochine a pris conscience d'elle-même; elle interroge l'avenir et cherche son destin.
«Quel est cet avenir ? Si la paix nous est conservée, si les peuples de l'Indochine peuvent se développer librement, sans rencontrer sur leur chemin le monstre hideux de la guerre, si ce fléau de l'invasion, suivi d'une brutale conquête peut lui être épargné, elle doit aspirer à une vie plus pleine et plus haute, à devenir un jour une nation.
«La France peut l'y aider. Elle l'y aidera. Elle remplira jusqu'au bout le mandat qu'elle tient de sa seule tradition, qui est d'éclairer et de former autour d'elle les individus et les peuples.
«Sa mission achevée, On peut penser qu'elle ne laissera en Indochine que le souvenir de son œuvre, qu'elle ne réclamera plus aucun rôle dans la vie de la péninsule ni pour diriger ni même pour conseiller, et que les peuples qui auront profité de sa tutelle n'auront plus avec elle d'autre lien que de gratitude et d'affection.
«Mais on peut supposer aussi qu'il se formera ici, sous un ciel ardent où voisinent maintes races diverses, de caractères, de mœurs différentes, une nation d'un type nouveau qui n'a d'équivalent dans aucun pays, dans laquelle des générations de Français nés en Indochine auront contracté avec les populations indigènes nourries de la culture française, des liens intellectuels et des associations d'intérêts assez puissants pour leur imposer une vie commune.
«Qui oserait prédire à cet égard ce que sera l'Indochine dans les âges à venir, aux confins de cette Asie en pleine effervescence, dont les mouvements peuvent bouleverser la carte du monde ?
«Associés à la France ou séparés d'elle, unis ou morcelés, nul ne sait ce que sera dans un siècle le groupement des peuples que nous avons réunis sous notre protection. Et qu'importe, d'ailleurs, si nous leur avons fourni les moyens de faire leur destinée, si nous avons rempli loyalement envers eux notre devoir d'hommes et de Français, qui est de les aider à accéder aux sommets de la civilisation et de leur faire aimer la France.»
Cette lecture produisit sur les membres du groupe une vive émotion.
Tour à tour, MM. Millerand, Ordinaire, Lebrun, Chéron, Reynald prirent la parole, et avec eux le groupe entier fut d'accord pour estimer que ce langage d'un gouverneur général était intolérable.
On fut unanimement d'avis que des sanctions devraient être prises si le texte publié était exact.
Cependant, avant de prendre une délibération à ce sujet, le groupe a chargé son président, M. Ratier, de s'assurer près du ministre des Colonies de l'authenticité du texte publié.
M. Lémery, sénateur de la Martinique, qui appartient au groupe de la gauche démocratique et radicale, a fait part à plusieurs de ses collègues de son intention d'interpeller, au sujet de cet incident, le ministre des Colonies.


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