| Paris-Soir - 14 mars 1926 |
LES GRANDES ENQUÊTES DE " PARIS-SOIR (1)
Des fonctionnaires oubliés : les surveillants des pêches maritimes
L'Etat-Patron ne leur a pas payé ce. qu'il devait leur payer
Le lecteur est, peu à peu, averti de la situation morale et matérielle des fonctionnaires. Dans le même temps, alors qu'il poursuit avec nous le périple administratif, il peut, comme nous, s'étonner.
On l'a vu, tous les fonctionnaires ne sont pas des ronds-de-cuir, des gratte-papier, des gens de bureau, ceux de la douane active, par exemple, ou ceux de la chiourme. Quand M. Charles Laurent, l'actif secrétaire général de la Fédération, m'apprit, qu'il comptait comme siens les surveillants des pêches, maritimes, je ne laissai tout de même pas d'être surpris.
Ces hommes qui, d'un bout de l'année à l'autre, courent les côtes, qui les eût pris pour fonctionnaires? Cependant, ils le sont. Aussi bien, l'Etat-Patron, à les savoir chez lui, marque-t-il une surprise égale, s'il ne les ignore pas. Car il oublie, ou à peu près, de les payer.
Paris sera peut-être, un jour, port de mer. En attendant, la mer est loin et les surveillants de pêches difficiles à joindre. Mais la poste ne marche pas trop mal. J'en ai usé. Je suis entré en correspondance avec le citoyen Houarno, qui habite Cette, c'est-à-dire le bout du monde terrestre. Le citoyen Houarno n'est autre que le secrétaire du «Syndicat des agents de la surveillance des pêches maritimes». Ses lettres, documentées, mériteraient d'être intégralement publiées. On en prendra, dans tous les cas, l'essentiel.
Les surveillants ont pour mission de vérifier si tous les bateaux et embarcations qui naviguent dans les «eaux maritimes» sont munis d'un rôle d'équipage ou d'un permis de plaisance ou de circulation.
Ils doivent empêcher que la pêche à «l'art traînant» soit faite en deçà des limites prescrites, c'est-à-dire en deçà de trois milles. Ils doivent empêcher qu'elle se fasse avec des engins prohibés tant dans les eaux intérieures (canaux, étangs, etc.) qu'en dedans des limites. Ils doivent interdire, enfin, toute pêche pour laquelle on emploie des explosifs ou des produits chimiques.
Les bateaux à vapeur, forts de 70 à 80 tonnes, surveillent les mers. Des vedettes suffisent au contrôle des côtes et des eaux intérieures.
Sur ces bateaux, les hommes partent. Dures journées :
-Nous ignorons la loi de huit heures, commente le citoyen Houarno. Il arrive fréquemment que nous fassions 12 et 14 heures consécutives de service, sans que nous touchions une indemnité quelconque.
Ainsi, l'Etat-Patron viole les lois du pays. Les huit heures, c'est bon pour les naïfs!
Les équipages de certains bateaux se sont vus contraints de prendre, en un an, plus de 300 repas hors de chez eux. Les trois quarts de ces repas ne sont pas indemnisés, pour la raison que l'indemnité n'est due qu'après 48 heures d'absence.
Les 48 heures écoulées, il est alloué, par journée d'absence supplémentaire, 4 fr. 50 aux inspecteurs des pêches, 3 francs aux patrons, matelots, mécaniciens et chauffeurs. De quoi se nourrir princièrement ! Je ne crois pas, continue mon correspondant, que nous, ayons, jamais eu une situation très brillante. Mais, avant-guerre, elle était, toutes proportions gardées, bien supérieure à celle qui nous est faite aujourd'hui. La péréquation de 1919 instituée, en oublia d'en faire bénéficier les surveillants des pêches. Après maintes démarches, ils obtinrent une «petite part du gâteau», la part du pauvre, une part ridicule.
L'injustice est éclatante. J'ai sous les yeux un tableau comparatif des soldes à trois époques : 1914-1919- 1925 (notons, entre parenthèses, que les soldes de 1925 n'ont pas été as- surées, le décret n'ayant pas encore paru). Il y a là de curieux chiffres.
Un garde de première classe, il y en a quatre dans le personnel à terre, gagnait, en 1914, 1.260 francs par an. En 1919, il touchait une solde nette de 4.230 francs. Le coefficient de 1919, par rapport à 1914, était de 3,35... Or, ce garde touchera, dorénavant, 6.110 francs. Que devient, dans tout ceci, la péréquation ? Ce n'est pas 6.110 francs que devrait, logiquement et légalement, recevoir le garde, mais 8.272 francs.
Le personnel embarqué se trouve logé à la même enseigne. Un matelot garde-pêche de première classe, qui gagnait 1.584 franes en 1914, 4.465 francs en 1919, gagnera 6.392 francs par an, alors qu'il devrait recevoir plus de 8.000 francs.
J'ai pris à dessein, dans ce tableau, des exemples modestes. Pour le personnel supérieur, il en va de même. Pourquoi ? La loi n'est-elle donc pas applicable à tous ?
Un douanier gagnera 7.628 francs. C'est peu, c'est plus que ne va gagner le marin surveillant, qui s'en plaint. A notre avis, vient préciser M. Houarno, il s'en faudrait d'une bagatelle pour, nous satisfaire. Avec 330.000 francs environ. les 140 agents gardes-pêches seraient rétablis dans leurs droits. Quelle exigence ! On trouve 330.000 francs pour organiser des banquets. On n'en trouve pas pour rendre justice à de vagues matelots que l'on connaît à peine et que l'on ne voit jamais.
Eternels oubliés, éternels sacrifiés !
Telle est l'antienne. Plus nous irons, plus nous l'entendrons. Car, la prochaine fois, nous serons avec les gardiens de phare...
(A suivre.)
Bernard LECACHE.
La situation des syndics des gens de mer
Dans le même temps que M. Houarno me faisait tenir les renseignements. qui précèdent, je recevais de M. Bonnèze, syndic des gens de mer à Cette, une lettre où il demandait l'appui de Paris-Soir.
Toutes les catégories de fonctionnaires, fût-ce les plus petites, reçoivent ici bon accueil. Les syndics des gens de mer et gardes maritimes ont donc la parole, et c'est pour protester, eux aussi, contre la mauvaise répartition des traitements." Ils avaient, en 1914, 1.400 francs par an. Ils ont aujourd'hui. 6.500 francs. Ils se trouvent insuffisamment augmentés : «Les syndics sont chargés de la tenue des matricules, du recrutement des inscrits, des enquêtes, des écritures, etc. Ils sont notaires dans les successions maritimes». Ce travail, jugent-ils, vaut un meilleur prix. Si nous sommes inutiles, déclare M. Bonnèze, qu'on nous supprime sinon, qu'on ne nous traite plus en parias! C'est le langage de la vérité.
BAL
| retour 14 mars 1926 |







































































