| Le Petit Parisien - 21 mars 1926 |
CEUX QUI NOUS AMUSENT DRANEM
Aux Bouffes-Parisiens, dans les Trois jeunes filles nues. Dranem entre. Il est vêtu comme tout le monde. Il marche comme tout le monde. Il prononce quelques phrases, d'un ton uniforme. Point de gestes. Ses paupières sont baissées. Sa longue face est atone. Il s'asseoit paisiblement, ouvre un gros livre, sa Bible et lit. C'est tout.
Et déjà le public n'a d'yeux que pour lui. Et il est réjoui à la limite de la réjouissance. Pourquoi? Où est le secret de cet empire.
Tout simplement dans l'art infini des nuances, dans la sobriété du jeu, et surtout dans le choix rigoureux des effets.
Tenez ! Voici la jeune fille qui aime le chaste Hégésippe-Dranem. Elle est résolue à le séduire. Elle s'assied à son côté, se penche, le frôle, le caresse des prunelles, des cheveux, de l'épaule. Il est là, immobile, le visage toujours neutre, les bras allongés sur les genoux.
Soudain, il renfle le cou, tel un vieux pigeon excité, ouvre des yeux ronds qui étincellent, tournent, s'éteignent, rapides et brillants comme deux petits phares bleus, tandis que le nez en bec de ramier semble piquer un grain dans la bouche, mangeoire large ouverte, qui tremble et bée de concupiscence.
Pas plus. Et c'est en raccourci tout un drame psycho-physiologique.
Il chante? Debout, fixe comme port d'armes, les deux jambes collées, des deux bras tombants, d'une voix nasillarde, volontairement monotone. Mais il suffit d'un clin-d'œil, d'une torsion de la grande lippe si mobile, d'un doigt soulevé, d'un mot lancé un coup de clairon strident pour que la chanson, la chanson souvent bien pauvre ! s'anime d'une vie prodigieuse. Bien plus: il danse. Entrechats, pirouettes, virevoltes ? Pas du tout. Voyez-le quand il enlace l'ineffable matelot Patara : rien ne bouge dans son inflexible échine, Seuls ses pieds frétillants expriment l'allégresse, ses pieds et son long profil hilare penché vers son potiron de partenaire.
Et encore: tout à l'heure, dans les coulisses des Folies-Bocagères où, étrange mentor, il accompagne ses charmantes élèves, il était en ample et funèbre habit de clergyman. Il reparaît soudain en Eros ou en Apollon, grassement décolleté jusqu'aux reins, jusqu'au nombril en une légère tunique de feuilles de rose, une aguichante petite couronne de roses de guinguois sur sa tignasse de lichen. Eh bien! Il reste toujours aussi nature, c'est- à-dire impayablement grave. Rien dans son attitude, dans ses gestes qui vienne souligner ce contraste désopilant et dire :
Hein! Je suis drôle? Allez-y, riez! C'est surtout dans la scène sur le pont du cuirassé que sa manière triomphe. Il a dû remplacer au pied levé le marin de la T.S.F. Le voici en vareuse blanche et béret sur les sourcils, déplorable victime du mal de mer, lamentable loque humaine... Pour d'autres, quels prétextes à dégringoler échelles de cordes ou escaliers, à tituber, exhiber hoquets et hauts le cœur! Pas Dranem.
Mais les lignes tombantes de son visage blême, ses regards éperdus, ses flexions de bouche, quelques gestes rares expriment avec une telle éloquence son infinie détresse que toute la salle, à son tour, est atteinte du terrible mal.
Or, cette sobriété, cette discrétion, ce dédain des effets faciles, n'est-ce pas justement le dernier mot de l'art? Oui, Dranem est un grand artiste.
Un de ses camarades me souffle : Et un grand cœur! Ce qui ne gâte rien.
Andrée VIOLLIS.
| retour 21 mars 1926 |







































































