| La Dépêche - 21 mars 1926 |
LE BILLET DU JOUR
SPECTACLE EDIFIANT
Le fascisme «régénérateur» est en train de donner à Chieti un spectacle sur lequel se gardent bien d'insister ceux qui nous le proposent comme modèle. On se rappelle l'objet de ce procès : le député Matteotti, ayant eu l'audace d'attaquer de front le gouvernement de Mussolini et d'annoncer des révélations accablantes, fut lâchement assassiné dans des circonstances atroces. Malgré tous les efforts accumulés pour étouffer ce scandale, la preuve ne tarda pas à éclater que les assassins étaient des hommes de main du fascisme, et les instigateurs les plus hautes personnalités du régime, à commencer par le «duce» lui-même. L'opinion italienne, qui en avait vu et subi bien d'autres, aurait peut-être laissé étouffer cette nouvelle affaire si la conscience universelle ne s'était soulevée. L'indignation de l'univers civilisé fut telle qu'elle eût en Italie même une profonde répercussion et que le fascisme faillit succomber sous le poids de ce crime. Mais il sut gagner du temps, donner à l'opinion des apaisements fallacieux et la lâcheté générale aidant, il ne tarda pas à relever la tête et à reprendre le dessus.
Nous assistons maintenant à la dernière phase de cette farce tragique. Le procès se déroule, devant des magistrats choisis parmi les plus serviles, dans une petite ville à l'abri des mouvements populaires, et d'ailleurs occupée et gardée militairement par les fascistes. La cause est jugée à l'avance, à tel point que la veuve de la victime a renoncé à se porter partie civile. Il ne reste plus comme accusateurs que les instigateurs et les complices du crime. Mais l'acquittement, ou une condamnation dérisoire des inculpés, ne leur suffit même plus. Les voici qui se tressent à eux-mêmes et tressent aux assassins des couronnes civiques. C'est le secrétaire général du fascisme, l'âme damnée de Mussolini, Farinacci, qui assume la défense du principal inculpé. A son arrivée à Chietti, il a été reçu triomphalement par ses bandes, les dames «bien pensantes» de la ville lui ont offert une toge d'honneur et le procureur chargé de soutenir l'accusation lui a souhaité la bienvenue. Après quoi, ce singulier avocat, dans un discours tonitruant, a déclaré qu'il ne pouvait y avoir qu'un verdict de condamnation contre les ennemis du fascisme et que Chieti serait leur tombe.
Voilà jusqu'où peut mener un régime fondé sur la violence et le mépris du droit. On commence par fouler aux pieds toutes les libertés, on finit par la pratique et l'apologie des crimes de droit commun les plus vils et les plus atroces. Il est douteux cependant que l'Italie réagisse encore devant ce spectacle de ses maîtres piétinant le cadavre de leur malheureuse victime. Mais la justice immanente ne perd jamais ses droits. En attendant sa revanche, quel honnête homme peut considérer sans horreur un régime qui aboutit à de pareilles abominations?
JACQUES BONHOMME.
| retour 21 mars 1926 |







































































