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Comœdia - 28 mars 1926


v Comoedia 1926 03 28 Au Salon des Indépendants: Ottmann

Beaux-Arts
Au Salon des Indépendants: Ottmann

On a dit du Salon des Indépendants du bien et du mal. Il ne pouvait en être autrement. Les démissions récentes, provoquant des abstentions nombreuses et de qualité, ont laissé des places vides, vite comblées par des peintres qui attendaient avec impatience le moment de montrer eux aussi ce qu'ils savaient faire. Cela, du coup, a changé l'aspect du Salon. Privé de beaux artistes qui en assuraient la réputation, il en a pris des airs de forêt vierge, de lande inculte, où tout est pêle-mêle, les fleurs et les mauvaises herbes.
Certains prétendent qu'il y a plus de mauvaises herbes que de fleurs, et c'est bien possible; mais en dehors de toute autre considération, nous estimons qu'il n'est pas mauvais de voir un Salon qui essaie de montrer autre chose que ce que l'on voit d'ordinaire.
La peinture d'à présent souffre d'un mal terrible qui peut avoir des conséquences déplorables s'il n'est pas enrayé... à temps.
Les peintres naissent par centaines, par milliers; on en invente, on en découvre, on en fabrique, et cependan que ce soit au Salon, chez les marchands ou chez la plupart des collectionneurs, ce sont toujours les mêmes qu'on voit reparaître.
De nouvelles galeries s'ouvrent, des gens abandonnent d'autres professions, d'autres métiers, pour faire commerce de tableaux. Mais quels sont les noms qu'ils inscrivent sur leurs enseignes? Toujours les mêmes. La moitié de ces élus représentent véritablement la peinture d'à présent, ils sont nés aux Beaux-Arts avant que leur peinture ne soit cotée en Bourse. Mais si ceux-là sont venus au monde sous le seul signe d'Apo1lon, les autres doivent beaucoup à Mercure. Il y a eu, ces temps derniers, des «lancements» à donner le vertige. Comment cela finira-t-il ?
Il y a des débutants pour lesquels le travail à l'atelier ne compte presque plus. Le meilleur de leur temps se passe en parlotes, en discussions, en visites, en démarches et non point pour faire triompher une idée ou une théorie, pour réaliser un programme, mais simplement pour faire leur chemin dans le monde, pour être bien placés aux expositions, pour être invités dans certains groupes recherchés.
Il y aurait de quoi rire, si cela au fond n'était très triste. Il faut être insensé pour se donenr tant de mal dans le but de faire valoir quelque chose qui, de toute évidence, ne supporterait pas une ascension trop rapide.
Nous faisons ainsi le moraliste à propos du Salon des Indépendants, parce qu'il benéficie de cet état de choses. Après avoir vu les mêmes tableaux répétés à vingt exemplaires dans toutes les galeries, on éprouve une sorte de repos des yeux à se trouver devant des tentatives plus neuves, plus fraîches. Répétons-le, elles ne sont pas toutes heureuses. Il y a 2.000 exposants au Salon des Indépendants, c'est par centaines qu'il faudrait compter ceux qui n'ont rien dans la peau. Souhaitons que peindre soit pour eux un passe-temps, sinon nous ne voyons pas leur avenir bien heureux.
Bourdelle nous rappelait l'autre jour que Rodin prétendait qu'il fallait décourager les débutants. Il avait raison. Il est douloureux, certes, de penser aux débuts terriblement durs qu'ont eus la plupart des grands artistes, mais la persévérance qu'ils ont montrée à surmonter les obstacles était la preuve qu'ils avaient le feu sacré.
Cependant, nous voici à l'entrée du Palais de Bois et les salles s'allongent à perte de vue. Il n'y a, à notre sens, qu'une façon de visiter un Salon comme celui-ci, où tout est pêle-mêle, c'est de s'avancer au hasard et de noter ce qui peut attirer l'attention. C'est ce que nous allons essayer de faire dans une suite d'articles. Cela ne veut pas dire que tous les tableaux que nous allons nommer soient bons, loin de là, ni que cette énumération soit un palmarès, un écrémage, un tri, nous n'avons pas cette prétention. Certaines toiles ne sont intéressantes que par des à-côtés, remarquables parfois par leur seule niaiserie ou leur roublardise, mais certaines aussi ouvrent des passages nouveaux, renseignent sur des faits trop mal connus. Il est évident par exemple qu'on trouve dans un Salon comme celui-ci bien des indices permettant de juger l'esprit qui anime nos hôtes, les peintres étrangers participant à l'activité de l'Ecole de Paris. Voyez par exemple l'activité que dépensent des peintres de l'Amérique latine et la volonté qu'ils montrent pour affirmer leur existence. En dehors même de toute question artistique il y a là un sentiment très louable et qui pourrait être donné en exemple.
Nous avons été frappé de trouver dans les discours de la plupart des jeunes artistes américains venant étudier la peinture à Paris, la preuve d'un sincère patriotisme. On les sent animés par d'autres sentiments que celui d'atteindre à n'importe quel prix un petit succès personnel. Ils sont nos hôtes, mais ils savent qu'ils retourneront chez eux et construiront la maison avec les matériaux acquis chez nous. Une jeunee Brésillienne, Mlle Anita Malfatti, qui expose aux Indépendants un intérieur et un portrait peints dans une gamme très fine, nous disait comment elle avait parcouru les Etats-Unis et l'Allemagne avant de venir France, sans s'attacher plus à un maître qu'à un autre, mais s'enrichissant de tout ce qu'elle trouvait, s'attachant à présenter du mieux qu'elle pouvait l'esprit français, la culture française, afin de pouvoir au Brésil faire œuvre de peintre local et tirer parti du folklore et du pittoresque brésilien. N'est-ce pas là un langage plus élevé que les propos que tiennent tant de jeunes femmes peintres d'à présent tracassées par un souci démoralisant de «combines».
Il arrive que nos hôtes s'attachent avant tout à décrier les paysages qu'ils ont sous les yeux, telle est Mme Del Carpio, qui plante son chevalet autour de Notre-Dame et traduit sur la toile l'émotion qu'elle éprouve à se trouver en contact avec tant de vieilles pierres qui ont vu tant de choses, La Vieille Rue qu'elle expose aux Indépendants est animée par ce sentiment, l'ensemble des toiles de Mme Del Carpio demeurera aussi une vivante et touchante évocation d'un Paris qui n'est digne plus que celui d'à présent.
Nous publierons dans quelques jours un autre article sur le Salon des Indépendants qui sera la suite de celui-ci et dans lequel nous dirons ce que nous avons remarqué le. long des salles, mais il nous faut aujourd'hui même parler du tableau d'Ottmann qui retient l'attention de tous les visiteurs. Če tableau est un nu, dessiné et peint avec cette sûreté de peintre et cette conscience professionnelle dont Ottmann est fier à juste titre. Devant sa toile les gens qui dès les premières salles s'indignaient de voir trop de femmes nues d'un aspect peu séduisant à leur point de vue tout au moins, reprennent courage et se réjouissent. Ottmann affirme sa volonté de peindre la nature sous un aspect harmonieux et radieux, avec un optimisme plein de séduction. Sa toile des Indépendants est bien dans sa manière avec un souci de précision qui marque, comme on dit, le coup.
A l'exposition d'ensemble qu'il fait de son œuvre chez Bernheim, il donne un résumé de toute sa carrière d'artiste intimités, paysages, scènes de plein air, Ottmann ap- paraît toujours dans une atmosphère de fête, de soleil, d'été. Il y a de la verdure, de ciel bleu, de la joie de vivre, des jeunes femmes épanouies. En guise de préface il a écrit sur la première page de son catalogue: «Ne cherchant ni à être moderne, ni à être classique, n'ayant ni le souci de plaire ou de déplaire, ne pensant qu'à peindre la vie en exprimant, ce par quoi elle tente mes pinceaux, je peins pour moi.» C'est un sentiment d'une belle dignité et qui est sincère; Ottmann n'a pas cessé de travailler, de chercher, d'aimer par dessus tout son art et son métier. Pourquoi son œuvre apparaît-elle parfois faite plus de séduction brillante que profonde, pourquoi la qualité de certains tons, de certaines harmonies, n'a-t-elle pas la qualité qui ferait de sa peinture un enchantement parfait et lui donnerait sans conteste la place de tout premier plan que semble lui valoir une œuvre aussi riche et aussi importante que la sienne.

André Warnod.


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