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La Dépêche - 28 mars 1926


La Dépêche 1926 03 28 Idées et doctrines : L'Heure du Courage

IDÉES ET DOCTRINES
L'Heure du Courage

Une critique que le parti réactionnaire fait du parlementarisme, c'est qu'il est fatalement de tendances démagogiques. Dépendant du populaire, le député le flagorne. Rien que pour sauver son mandat qui souvent est son gagne-pain, il ne peut faire autrement que lui promettre la lune et aller au devant de ses moindres exigences. Le régime parlementaire est, nous dit-on, celui de la lâcheté totale. Parlez-nous d'un dictateur. Le dictateur a les mains libres. Il ignore les caprices du suffrage universel. Il plane au-dessus des foules et, bien loin de s'y soumettre, il les domine de haut. Lui du moins est libre d'agir. Tandis que le parlementaire cherche le vent, qu'il hésite, qu'il tâtonne et capitule, le dictateur est à même de prendre des décisions plus rapides et de les exécuter sans faiblesse

Voilà l'antithèse familière aux polémistes de droite. Elle veut prouver tant et tant que son exagération saute aux yeux. D'abord en ce bas monde il n'est personne qui ne dépende de quelqu'un ou de quelque chose, et les dictateurs eux-mêmes ne sont pas aussi libres qu'ils en ont l'air. Eux aussi ont leurs servitudes. Eux aussi ils sont tenus à certains ménagements.
On cite Mussolini qui, sans égard pour les libertés publiques, culbute les vieux codes, se met au-dessus du Droit et, ramenant à sa personne toute la politique italienne, semble n'obéir qu'à lui-même. Le voilà le dictateur qui s'est affranchi du peuple. Mais s'est-il en même temps affranchi de ses complices? Non, il ne flatte pas le suffrage universel. Il ne flatte que Farinacci et de ce compagnon illettré, il fait un docteur en droit pour les besoins du procès Matteotti! Pour le peuple de bons bourgeois qui adhèrent au fascisme, Mussolini est libre d'ignorer les complaisances. Mais pour les mauvais garçons de l'entourage, le duce ne serait plus le grand chef s'il ne flattait leurs passions et s'il ne mettait les pouces. Tout ce qu'on peut dire d'un dictateur c'est qu'il n'est pas lâche au grand jour comme l'est un parlementaire, mais il ne l’est pas moins pour s'aplatir en petit comité.
Après avoir contemplé Mussolini, tournez-vous du côté de Primo de Rivera. Par crainte d'y porter les mains, celui-là laisse subsister les juntes militaires. Trouvez-vous qu'il soit aussi libre que le prétendent les apôtres de la dictature ? Il se moque des électeurs, mais il fait la courbette aux soviets militaires. comme le ferait un député à son comité local. Entre la veulerie d'un parlement et celle d'un dictateur, il n'y a de différence qu'en la forme. De même entre les partis. Ceux de droite peuvent être lâches aussi bien que ceux de gauche et l'on peut être démagogue en soutenant des idées réactionnaires. MM. Maurras et Daudet le sont à leur façon, comme M. Cachin à sa manière. Ils sacrifient à la clientèle, ce qui est. encore pis que de sacrifier au Demos. Quant aux partis de droite il n'est besoin, pour mesurer la carence de leur courage, que de la mesurer à l'aune du Bloc national. Pour ce Bloc si sévère aux défaillances de gauche, toute la politique financière a consisté à endormir le public dans l'ignorance de nos embarras d'argent et à lui donner le change par le moyen d'emprunts à taux usuraire et d'ailleurs à jet continu qui aggravaient de jour en jour notre misère cachée. S'assurer le pouvoir et tâcher à s'y maintenir par le moyen d'illusions ou de tacites mensonges, qu'y a-t-il donc de pire en fait de démagogie? Nous payons assez cher ces paquets de poudre aux yeux pour avoir le droit de répondre aux gens du Bloc national qu'en matière de courage ils sont assez mal venus à faire la leçon aux gens de gauche. La fermeté dans la conduite n'a rien à voir avec la couleur des opinions ou la forme de gouvernement. Il y a des hommes lâches. Il y a des hommes courageux.
Ce que j'en dis n'est donc pas pour démontrer que les démocrates dont nous sommes sont exempts de toute faiblesse, mais simplement pour avoir le droit de nous morigéner entre nous et de reconnaître nos fautes sans que les hommes de droite en tirent un argument pour leur cause. Non certes, les hommes de gauche ne sont pas des hommes de bronze, et même c'est le moment de leur dire qu'ils mollissent à notre gré. Nous sommes à une heure décisive, presque tragique, où il faudrait déployer le maximum de courage. Celui de nos mandataires n'est pas à la hauteur des difficultés du pays.
Il ne faudrait pas néanmoins exagérer les fautes des parlementaires. Nous Voilà devant le Sphinx. Il dévore les gouvernements qui ne découvrent pas le secret de l'énigme redoutable. De là cette course à l'abîme où successivement tous les cabinets capotent. De là ces tergiversations de la Chambre qui, pour une bonne part, peuvent n'être qu'une forme de son anxiété, une crise de conscience. La vieille économie politique des Say et des Bastiat a fait faillite. On cherche donc du nouveau. Séduisants à l'énoncé, les systèmes qu'on imagine nous déroutent dans leurs conséquences. Souvent on se paie de mots. Tout le monde vous prône le redressement mais chacun l'entend comme il veut et des plus diverses manières. On parle de stabiliser le franc; mais on ne sait trop par quel bout entreprendre cette stabilisation bienheureuse. Ce n'est pas en vérité une opération commode que de placer le fameux grain de sel sur la queue d'un moineau. Veut-on faire l'Etat héritier? Logiquement, c'est admissible. Seulement on s'aperçoit qu'au bout du compte cela reviendrait à mettre entre les mains de l'Etat des hypothèques dont il ne saurait que faire? Veut-on prélever sur le capital la fameuse dîme des socialistes? Logiquement, cela se tient. Seulement on s'aperçoit que pour éviter l'inflation, on demanderait au contribuable plus de monnaie fiduciaire qu'il n'en circule, sans compter qu'on décimerait parfois des capitaux illusoires. Pour tout résumer d'un mot, les techniciens eux-mêmes s'y reconnaissent à peine. Dès lors est-il équitable de reprocher à la Chambre ses hésitations? Trop de sévérité serait injuste.
Par malheur, car il faut tout dire, derrière ces hésitations il y a quelques arrière-pensées et à de légitimes scrupules se mêlent des sentiments moins respectables. J'entends dire qu'un trop grand nombre ont la peur de se compromettre. Ce n'est pas un fait niable que l'égoïsme électoral inspire trop souvent les votes de nos mandataires. Le souci d'ête réélu parle plus haut chez certains que la voix de la conscience. Là se trouve la tare du régime représentatif. Le député finit par croire qu'il n'a qu'à se faire réélire pour que le mandat soit sa chose et que la députation lui devienne une carrière. Le scrutin d'arrondissement n'a pas peu favorisé ce singulier état d'âme. De ce mode de scrutin je n'ai pas le droit de médire. Quand on le compare, il est fameux. Il perd tous ces défauts face à la «proportionnelle». On peut donc le préférer. Sous réserve de ce motif, on ne saurait disconvenir qu'une circonscription trop réduite devient un fief personnel, le député reste le maître à proportion qu'il s'incline plus bas devant l'électeur, à proportion qu'il défère aveuglément à ses vœux et qu'il l'adule alors qu'il ne faut que le servir.
Je crains fort que ce soit le cas dans les conjonctures présentes. Qu'on se tourne à droite ou à gauche, les divers partis, tour à tour, se voudraient irresponsables des inévitables impôts. Cette responsabilité, quelques-uns l'esquivent par la surenchère! Ne craignons donc pas d'avouer que la majorité ne nous éblouit pas par un excès de bravoure. L'autre jour elle hésita à majorer les tabacs. Le caporal peut cependant hausser alors que le pain augmente. Et si les fumeurs se fâchaient ? On redoute donc les fumeurs. Le ministre réclame une majoration de la taxe sur le chiffre des affaires. On lui oppose le projet d'une taxe à la production. Au chiffre des affaires un bénéfice égal ne correspond pas toujours. Entre les assujettis la taxe sur les affaires peut jouer inégalement. Il y aurait donc une raison de préférer celle-ci à celle-là. On se persuade d'ailleurs que la taxe à la production nous éviterait cette cascade de hausses successives où chacun des multiples intermédiaires ajoute sa majoration pour se rattraper de l'impôt. Il se peut qu'il en soit ainsi. Le ministère ne doit pas être loin de le croire, puisque aussi bien il a promis de se rallier à cette taxe. Mais en attendant, le temps passe. Les échéances nous talonnent. Le ministre a besoin de ressources immédiates. Il semble qu'il les puisse attendre de la taxe sur les affaires. Quels que soient ses défauts, il propose de la majorer, et c'est sans doute pour la raison qu'au moment d'un incendie on ne regarde pas au système et à la marque des pompes. La majorité a promis l'abolition de la taxe sur les affaires; entendra-t-elle cet appel d'un ministre dans la détresse? Il y faudrait un grand courage. Si provisoire qu'elle soit, une majoration de la taxe sur le chiffre des affaires risque de faire crier. Les députés auront-ils l'estomac de passer outre? Auront-ils cet héroïsme de se manquer à eux-mêmes de parole dans l'intérêt du pays? Si quelque conflit nouveau entraîne une autre crise ministérielle, le franc continuera de descendre avec toute l'accélération d'une bille qui roule sur quelque plan incliné. La situation sera plus grave, et comme les électeurs qu'on aura voulu ménager seront les premiers à pâtir de cette dégringolade du franc, ils ne sauront pas meilleur gré à messieurs leurs mandataires d'une irrésolution dont les contribuables devront supporter les frais. De telle sorte que les parlementaires auront été lâches pour rien. Or c'est là ce qu'ils feraient bien de comprendre. Le contribuable crie toujours lorsque l'impôt s'abat sur son escarcelle. Si, par irréflexion, il exige de ses députés une complaisance qu'il espère profitable, il ne lui en veut pas moins de la lui avoir consentie alors qu'elle tourne mal et finit coûteusement. Le mieux donc pour le député est qu'il ose être lui-même. J'ai ouï dire que, pour lui donner du cœur au ventre, il serait bon que le vote des impôts se fît au scrutin secret. N'en croyez rien, je vous prie. Ce vote ne servirait qu'à couvrir d'autres intrigues et ne nous ferait pas faire l'économie d'une seule défaillance. Il y a là tout simplement une affaire de
mœurs politiques. Or ce n'est pas le moment de nous en payer de mauvaises. L'heure est à l'abnégation. L'heure est au courage. Le corps électoral doit apprendre la sagesse, le désintéressement et le culte du bien public. Quant à l'élu, il est juste qu'il prête l'oreille aux volontés populaires. Il n'est tout de même pas obligé de leur subordonner son intime conviction ni sa dignité personnelle. La sincérité avant tout : c'est encore cette vertu qui reste le plus pratique. Les parlementaires et le public lui-même ne devraient perdre de vue cette double, maxime, à savoir que le respect de l'électeur est le commencement de la sagesse et que la crainte de l'électeur n'est que celui de la bassesse.

PIERRE ET PAUL.


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