| Comœdia - 28 mars 1926 |
Les Jocrisses
Ce sont tous ces cagots de sacristie, ces hypocrites des salons, assurés bien pensants, et, surtout, ces affiliés aux sectes protestantes, plus fanatiques qu'un cartelliste, plus entachés d'obscurantisme qu'un dévot du moyen âge; âmes bâtées, au fond si chargées de vices qu'elles les croient voir partout et les poursuivent avec le beau prétexte de les châtier, dans une sorte de jolie masochiste.
Certes, il convient de haïr le vice; tout au moins de le regretter et d'en bannir l’exhibition. Encore faut-il se garder de l'erreur et de l'injustice et ne point frapper au hasard ou à l'aveuglette.
Nos pudibonds, qui ne sont pas tous des pères de familles justement soucieux d'éloigner de leurs enfants les coupables pensées qui leur pourraient venir par la vue, ont une façon d'opérer qui, si l'on n'y prend garde, risque de porter un coup mortel à l'industrie des magazines, voire même de la littérature.
Ils ne se donnent plus la peine de déposer en vertu du droit de tout citoyen se croyant atteint dans la sienne, une plainte entre les mains des magistrats contre telle ou telle publication; ils s'en prennent directement au dépositaire, aux tenanciers des kiosques et des librairies, qu'ils terrorisent littéralement sinon littérairement.
Exigeant que ces, malheureux commerçants aient lu ou connaissent le contenu des toutes les feuilles et brochures mises en vente chez eux, ils les menacent des pires répressions, boycottage, dénonciations, plaintes et tout le tremblement s'ils continuent à les vendre. Il y a là un abus odieux et une tartuf- ferie inadmissible...
En Suisse. sous l'inspiration de vertueux (?) luthériens de Germanie, on va même plus loin. Les douaniers ont l'ordre de ne pas laisser pénétrer sur le territoire de la libre Helvétie les volumes ou publications qui leur paraîtraient contraires aux bonnes mœurs.
Voici donc le brave douanier suisse passé à l'état de censeur... On devine aisément le zèle qu'il va déployer dans sa peur de recevoir un poil de son chef hiérarchique. Ça nous en promet de tristes!
A Genève s'est dressée cette «ligue du bon sens» dont j'ai dit, l'autre jour, l'intelligent appel. Pour la troisième fois, je réclame un comité d'artistes et d'écrivains chargé de censurer s'il y a lieu. mais de s'opposer aussi aux excès de ces hyper-vertueux, lesquels ne sont souvent, je le répète, que des sadiques qui s'ignorent et peuvent nous faire beaucoup de mal, sous couleur de faire le bien.
Armory.
| retour 28 mars 1926 |







































































