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Journal des débats - 28 mars 1926


Journal des débats 1926 03 28 L'impérialisme soviétique en Chine

L'impérialisme soviétique en Chine.
La menace d'une république russo-chinoise.

D'Extrême-Orient nous arrivent des nouvelles bien curieuses, et dignes de retenir l'attention de tous ceux qui ne vivent pas au jour le jour et que les problèmes de demain intéressent, surtout en ce qui touche l'immense Asie que travaillent nationalisme et bolchevisme.
La Russie des Soviets a repris la politique d'impérialisme des tsars. Et si nous ne risquons plus d'avoir un empire russo-chinois,. nous pouvons très bien nous réveiller, un jour prochain, avec une république russo-chinoise. L'idée reste la même, la modalité de réalisation seule diffère. Jadis, on a pu écrire que les tsars appuyaient leur politique asiatique sur une alliance plus ou moins discrète,. mais toujours agissante, avec le bouddhisme : Dalai Lama, Panchen Lama, bouddhas incarnés de Mongolie et d'ailleurs. Les Soviets ont laïcisé l'idée. Ils se passent des bonzes, des lamas, des bouddhas incarnés de Mongolie, dont ils ont vite mesuré toutes les pauvretés religieuses, intellectuelles et sociales, l'infime influence, de longtemps et surtout depuis une dizaine d'années. Et voici qu'ils s'efforcent d'agir par les lettrés et les ouvriers, et plus particulièrement par les étudiants et les ouvriers d'usine ou de chemins de fer. Un temps, ils ont essayé de prêcher leur doctrine communiste. Ça n'a pas duré, car ils compris que cette doctrine n'était pas de mise au pays céleste. Alors, ils ont montré aux Chinois, et les événements les ont aidés, que les Chinois n'étaient pas les maîtres chez eux, qu'en Chine charbonnier n'était pas maître dans sa baraque, et que ceci était le fait des «puissances impérialistes». Et ils ont crié aux Chinois la patrie chinoise. Ils se sont campés en «nationalistes intégraux» au service de la justice sociale et nationale et «intégrale» en tous pays, et plus particulièrement en Chine.

Leur position actuelle? Je lis de mon correspondant:
La République de Mongolie extérieure et la République de Canton sont aux mains des Soviets (1). Voire que, depuis peu, un liaison régulière est établie entre ces deux républiques, L'autre jour, de Pékin, un certain docteur W... est allé à Canton comme courrier du Cabinet mongolien. Et voilà bien la gravité de l'heure présente, la conjonction des efforts soviétiques en cette immense Chine, encadrée au Nord et au Sud, en Mongolie extérieure et au Kwan-tung, à Ourga et à Canton, avec liaison régulière par Kalgan, Pékin, Changhai.
Il est entendu que l'armée mongole ne compte pas 40.000 hommes, et que ses artilleurs savent à peine servir leurs pièces. Il est entendu que l'armée cantonaise ne compte guère que 30.000 hommes, sur lesquels il n'y a qu'un noyau de 10.000 hommes solides et bien encadrés. Mais il demeure qu'une énergique emprise soviétique y est, que les Soviets y ont des cadres et en forment des nouveaux, qu'ils procèdent avec une méthode et une progression marquées et bien pour émouvoir. D'autant que, récemment, dans une réunion fermée où quelques bolcheviks avaient été admis, l'un d'eux a osé exposer que notre République ne sortirait de l'impasse où les toukiuns l'ont poussée et où, à l'entendre, telles puissances sont enchantées de l'y maintenir qu'en mettant à sa tête un comité révolutionnaire présidé par un Asiate rouge, par exemple un homme comme Karakhan l'Arménien!... Oui, le nom de l'ambassadeur des Soviets à Pékin a été prononcé. Et alors, la République céleste viendrait grossir le groupe des républiques qui constituent l'Union des républiques socialistes et soviétiques, l'U.R.S.S. Le bolchevik en question a souligné que le cadre de l'U.R.S.S. était très souple et créé à souhait pour permettre d'y incorporer tout pays d'Asie, même la Chine... Etant donné que la masse chinoise est excédée de la guerre civile, qu'elle ignore presque tout de la vie politique, de la patrie chinoise, d'un mot qu'elle mène une vie quasi indifférente aux choses sociales, appliquée qu'elle est à ses champs et à ses travaux, rien n'empêche de penser, quand on connaît la souplesse de leurs manières et procédés, que les Soviets n'arrivent, si l'on n'y prend garde, à une sorte de mainmise sur la Chine. Ça s'exprimerait, sinon par l'accession directe au pouvoir d'un Russe ou d'un groupe de Russe de l’U.R.S.S. du moins par la prise du pouvoir par un groupe de Chinois associés, minorité infime mais énergique, docile et agissante. Et l'on aurait alors le rêve des tsars réalisé. L'impérialisme bolchevique, puisqu'il faut l'appeler par son nom, aurait créé, sous le vocable de l'U.R.S.S., une formidable république russo-chinoise. Que l'on ne crie pas à l'impossible. Les grands empereurs mongols ont commandé à vingt peuples de langues diverses. J'ai entendu bien des marchands tenir ces propos : « Nous autres, Chinois, nous avons eu des dynasties étrangères. Un Russe, ça vaut un Mongol, ça vaut un Mandchou. Pourvu que nous vivions bien, et en paix, qu'importent le nom et la forme.» C'est l'éternel Tch'a pou touo, le siang fa ze (on avisera de fois en fois...) Dans le désarroi général, le fléchissement des caractères, sur la mer des événements chinois pleine de tempêtes, s'appuyant sur Ourga et Canton, sur les syndicats, les étudiants, les lettrés et quelques sociétés secrètes, un groupe d'audacieux peut s'imposer à Pékin, à tout coup. Eh! Oui…

FRANCIS BORREY.


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