| Comœdia - 28 mars 1926 |
Ce « beau» dimanche
Promenade en Ile de France en compagnie de Paul Fort.. Qui vient de recevoir son premier prix.
Un de nos confrères, à cause d'une coquille malicieuse, annonçait vendredi que la Fédération des syndicats d'initiative de l'Ile-de-France avait décerné un prix de vingt mille francs à M. Paul Fort.
Et nous voilà courant, pour le féliciter, chez le prince des poètes, et prendre part à sa joie. Vingt mille francs par le temps qui court... même pour Gringoire !
Halte-là, s'est écrié Paul Fort, rétablissez au plus tôt la vérité. C'est deux mille francs et non vingt mille. Sacré zéro!... Ma joie est tout aussi grande car c'est le premier prix qui vient vers moi, toutefois je suis actuellement dans une situation périlleuse. Une longue vie littéraire ne va pas sans quelques difficultés avec le vil métal (expression périmée mais consacrée) et cette information risque fort d'encombrer mes escaliers d'une théorie de créanciers avidement suspendus à ma sonnette !
Il s'agit donc de deux mille francs…
Que je dois à MM. Defert, président du Touring Club, Sinturen, président de la Fédération, Léon Gosset, président de la Société des promenades et conférences... Mais je devine votre pensée, sans doute concluez-vous qu'un poète ne mérite plus l'interview puisqu'il s'agit seulement...
Erreur, mon cher maître, et parlons un peu, si vous le voulez bien, de l'Ile-de- France.
Avec joie.
Et M. Paul Fort d'aborder ce sujet comme s'il s'agissait d'une maîtresse tendrement adorée :
D'origine rémoise j'ai consacré ma vie littéraire à chanter l'Ile-de-France, que ce soit dans mes poèmes ou dans mes drames, dans Le Marchand d'Images, troisième tome de mes œuvres complètes dans L'Ile-de- France, livre de luxe qui vient de paraître.
«A mon sens, ce n'est pas en vain que Paris se trouve être la capitale de la France. L'Ile-de-France représente synthétiquement tous les climats de notre pays. Dans la forêt de Fontainebleau on peut évoquer l'été de Provence, dans le Vexin, les dunes de Normandie, sur les hauteurs de Montlhéry, la flore et géologie de la Bretagne...
«Tout cela baigne dans une atmosphère de brume argentée qui peint les choses dans une coloration plus féerique qu'ailleurs.
«Il en résulte un charme inattendu qui surprend et séduit les étrangers.
«Dans cette Ile-de-France est inscrite l'histoire silencieuse de notre pays, la Touraine où les potentats reposaient leurs grands soucis, aux environs de Paris où il n'est pas une motte de terre qui ne nous rappelle quelque chose... Tous les personnages de l'histoire nous accompagnent comme des fantômes.
«C'est pour cela qu'il faut parcourir à pied toutes ces campagnes. En user autrement constitue une hérésie.
Ne ferez-vous point une exception pour l'automobile ?
Oui, mais à une condition qu'on la laisse à l'auberge.
Dans toute cette Ile-de-France quels sont les points qui vous ont plus spéciale- ment retenu ?
La Ferté-Milon, où je suis resté pendant plusieurs mois, Nemours, Coucy-le- Château, Laon, la forêt des Yvelines où, avec ma femme, j'habitais une chaumière lorsque la guerre est venue nous surprendre.
«Je revenais alors d'une grande tournée littéraire en Russie au terme de laquelle je fus arrêté comme nihiliste, des journaux ayant publié des portraits, d'un individu dangereux et le sort ayant voulu que je lui ressemblasse. Des gendarmes illétrés ne me relâchèrent qu'après une intervention de Cambon.
«Actuellement, je possède sur le coteau d'Argenlieu, en face de Montlhéry, quelques terres, les plus mauvaises peut-être qu'il soit au monde, et dont j'ai fait l'acquisition à mon retour d'Amérique.
«Pour moi qui suis détaché de toute préoccupation agricole, ce coin de verdure a le charme de dominer la conjonction de sept vallées. Le matin, les vapeurs légères qui noient ces vallées s'élèvent lentement et c'est chaque fois un réveil de la nature que je goûte délicieusement.
Et M. Paul Fort se tait.
Vos projets de théâtre ?
La Comédie-Française met en répétition Les Confrères du roy Louis ou Louis XI, homme considérable, chronique de France en cinq actes, dans quoi je tâche d'arriver, dans chaque scène, à une sorte de sommet d'émotion soit dans la tragédie, soit même dans la gaité.
«J'ai deux pièces à l'Odéon Le Camp du drap d'or et Guillaume le Conquérant. L'une des deux sera créée avant la fin de la saison.
N'avez-vous pas conçu le projet d'écrire pour l'une de nos grandes scènes du Boulevard ?
C'est exact. Le cadre de la Porte-Saint-Martin me séduit... Mais ce n'est encore qu'un rêve...
Un rêve de poète ! A notre époque dépouillée d'idéal, voilà qui mérite de retenir l'attention.
Paul Nivoix.
| retour 28 mars 1926 |







































































