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Le Provençal de Paris - 24 mai 1925


A propos de Christophe Colomb,
Un dernier mot

Le Docteur J. Regnault, Le Provençal de Paris du 10 mai, ne nous a pas convaincu. Il ne pouvait pas nous convaincre. Son erreur, s'il nous permet de le lui dire, étant de prêter au XVe siècle les idées, les connaissances, les moyens d'investigation du XXème.Le Provençal de Paris 1925 05 24 - à propos de Christophe Colomb

Nous savons ce que sont les Amériques: un continent, de 18.000 kilomètres de longueur, qui, presque d'un pôle à l'autre, sépare l'Atlantique du Pacifique. Mais et nous nous excusons de le redemander qu'étaient-elles en 1492 ? Des terres qu'Irlandais et Scandinaves avaient déjà visitées. A l'appui de sa thèse, le Docteur Regnault note que divers traités de géographie des XI et XIII" siècles en signalaient l'existence; il fournit la liste des hommes hardis qui allèrent les parcourir.
Nous regrettons de le faire observer : tous les traités (peut-être à l'exception du seul Bianco) des deux siècles suivants, n'en parlent plus. Si certains géographes les admettent, ils en ignorent la position exacte, et ne doutent point qu'elles ne se rattachent au vieux continent. Les pionniers qui s'y étaient aventurés - sans idée particulière de découverte, remarquons-le- y avaient enseveli jusqu'à leur souvenir. Et, du début du XIVe siècle à la fin du XV, l'Europe ne connaît plus des uns et des autres que ce qu'en rapporte la tradition. Le Moyen Âge ne pouvait donc répondre aux questions que nous avions posées. En répondant pour lui, le Docteur Regnault n'a fait que prouver une documentation plus complète aujourd'hui qu'elle n'aurait pu l'être alors - mais pas plus sûre : les hallucinations d'un Moël, par exemple, en font foi.

Mais, tradition égale histoire. En 1472, affirme le docteur Regnault, une expédition formée par Christian 1er, touche au Labrador. Et voilà reconquises les «Belles à l'Océan dormant». L'Europe va-t- elle en connaître quelque chose de plus ? Le mystère qui les enveloppe va-t-il être éclairci? Touche-t-on à un monde nouveau ? Non. Après comme avant, ces terres restent dans les brumes de la Mer du Nord; après comme avant un seul Océan sépare l'Europe de l'Asie. Et cet Océan est toujours vide de continent. Oh! des îles innombrables le peuplent bien, celle St-Blandan comprise. Mais, lorsqu'on se porte à leur recherche, on ne les trouve point. Si quelques-unes se montrent, elles s'éloignent quand on s'en approche; elles se rapprochent quand on s'en éloigne. Et les cartes géographiques du monde connu n'offrent pas de moins abracadabrantes fantaisies (quand le Ciel ne s'y joint pas !) C'est l'Afrique qui court, sur une ligne parallèle, sous l'Europe et l'Asie; c'est l'lslande et la Norvège, placées en face du Rhin; c'est le Vinland qui touche, quelquefois(!), à l'Afrique. Le Docteur Regnault cite cette dernière carte comme une preuve que l'existence de l'Amérique n'était plus à démontrer. On s'étonne alors que Colomb n'ait pas pris la diligence pour effectuer ses voyages.

Toutes les cartes, il faut l'avouer, n'étaient pas traitées, surtout un peu plus tard, avec une pareille désinvolture. Certaines d'entre elles comportaient des données assez exactes, des précisions assez grandes. Même, grâce à l'obligeance de M. Isnard, chef de section à la Bibliothèque Nationale, nous avons pu admirer un portulan, qui est l'un des plus magnifiques spécimens du genre. Et, coïncidence bizarre, ce portulan fut exécuté précisément entre les années 1484 et 1492: le cap des tempêtes y figure, le paradis terrestre y rayonne, et... I'Amérique en est encore et toujours absente... Et l'on peut soutenir que Colomb savait qu'elle existait!

Mais, s,v.p., lorsque, «assez expert en géographie pour dessiner la carte du «monde» au point de placer les villes, les rivières et les montagnes où elles sont situées; après avoir visité tous les parages connus, conversé avec un grand nombre de savants et des personnes de toutes les religions, acquis dans la navigation, dans l'astronomie et la géométrie» les connaissances les plus sûres» (1). Colomb projette d'entreprendre un voyage de découvertes, est-ce au Vinland-Markland-Helluand qu'il veut aller? Non. Est-ce en Amérique ? Non. Où donc ? Aux Indes. Et le Docteur Regnault le reconnaît lui-même. Alors, pourquoi lui reprocher le ridicule d'un secret (Jean Revel), qu'il ne pouvait avoir ? De pseudo-renseignements (Magnus), dont il n'avait que faire ? Des précurseurs qui ne pouvaient être les siens ? le larcin d'une gloire qu'il ne pouvait commettre? Colomb ira aux Indes, pays fabuleux, patrie de l'Eldorado, séjour d'Eden. Il appellera aux lumières de l'Evangile les peuples qui l'ignorent; il en rapportera assez d'or pour délivrer les lieux-saints, et racheter le Saint-Sépulcre pour en faire don au St-Siège... Quand il quitte les Açores, c'est droit à l'Ouest, face aux Indes, qu'il cingle; quand il aborde à San Salvador, c'est aux Indes qu'il croit toucher; les naturels qu'il en ramène sont des Indiens; peu après, Las Casas en sera nommé le protecteur universel; une peuplade en porte encore aujourd'hui l'appellation... Colomb n'est donc pas allé côtoyer, dans l'Océan du Nord, des terres supposées explorées ; il s'est élancé, le premier, en plein cœur de l'immense Mer Océane, jamais traversée, pour y chercher un monde qui tenait plus de l'imagination que de la réalité mais qu'il trouve..
Et, dans le but de tomber d'accord avec le Docteur Regnault, nous concrétiserons, s'il le veut bien, l'œuvre de Colomb dans une formule tout en rapport avec son caractère professionnel. Depuis quelques siècles, c'est-à-dire depuis quelques temps, la terre, qui était plate, s'arrondissait malgré la pression qu'on exerçait sur sa ceinture. Un jour c'était le 12 octobre 1492 elle mit au monde un continent. Le médecin qui l'assistait se nommait Christophe Colomb. Colomb ne fut pas payé, il est vrai, de ses services. Mais cela arrive quelquefois, aux médecins de ne pas être payés.
Une réserve que nous, surtout, Français, ferions sans hésiter sur les mérites du navigateur génial, nous viendrait de Jean Cousin. Mais comment accorder quelque créance à l'histoire d'un navire, se laissant porter, en 1488, par un courant marin, des Côtes de l'Afrique aux Côtes du Brésil ? Oui, le nom de Maragnon donné à l'Amazone, a quelque chose de troublant. C'est là, cependant, tout ce qui subsiste, à notre connaissance d'une aventure bien peu vraisemblable. La valeur de Colomb reste donc entière. Et quand, le 7 octobre, Colomb oblique au Sud-Ouest, ce sont des groupes d'oiseaux volant dans cette direction qui le lui inspirent. Si, jusque-là, Pinzon n'a pas fomenté de sédition, il n'a pas réprimé celles qui se sont ourdies. Mais, lorsque le 10 octobre, deux jours avant le grand événement, éclate la révolte armée de tous les équipages, c'est Pinzon qui est à leur tête et qui somme Colomb de retourner en Espagne -sous peine de la vie. Et voilà quel fut ce guide et ce conseiller! Aussi, lui laissons-nous volontiers l'île remplie de sauvages de ses armoiries, et lui préférons-nous jusqu'à la légende de celles de son chef : Pour la Castille et pour Léon, ce Colomb trouva le nouveau monde. Accompagné de douze religieux de divers ordres, le père Boïl, nommé par un Bref de Rome vicaire apostolique dans les Indes, et chargé d'y ordonner tout qui est nécessaire à la célébration du service divin, s'embarque avec Colomb dès son deuxième voyage. Elysée Reclus ne reproche pas moins au vice-roi des Indes de ne pas avoir emmené même un chapelain avec lui. Avec une légèreté égale, Reclus lui reproche encore de ne pas avoir donné suite à son projet touchant la délivrance des lieux-saints. Or, jamais homme ne suscita chez les grands d'Espagne, une jalousie aussi profonde; son arrestation, et les chaînes de son troisième voyage, en témoignent assez. Quand il entreprend sa quatrième et dernière traversée, il est atteint de la goutte, est sujet à des attaques de paralysie, vieilli, usé, presque aveugle, et plus faible que jamais en présence d'ennemis tout-puissants. D'ailleurs, l'Eldorado avait gardé ses secrets. Et il se trouve dans une misère extrême, abandonné de tous, oublié du monde quand, le 20 mai 1506, il « remet son esprit entre les mains de Dieu » (1).

Il n'est pas jusqu'à l'incertitude qui, un moment, a régné sur le lieu de sa naissance, dont on ne lui fasse grief. Indiquons-le ici: Colomb est né à Gênes, dans une maison, propriété de son père, située à côté de la porte St-André, sur la route de Bisagno, pays de sa mère. Lui- même l'écrit dans l'acte d'institution de Majorat du 22, février 1498: Yo sciendo nascido en Genova. Colomb est donc né à Gênes comme est né à Florence, en 1397, Paul Toscanelli, fils de Dominique. Mais Colomb est déconsidéré, même dans sa patrie. Voici l'espagnol Mùnoz, l'italien Bossi, l'anglais Robertson, l'américain Irving, le français Roselly de Lorgues, parmi bien d'autres auteurs, écrivent de lui des histoires qui sont autant de dithyrambes. En 1873, évêques de toute la chrétienté, au nombre de 700, appuient en cour de Rome, une demande en béatification du glorieux navigateur. Le doute qui plane sur la validité de son second mariage empêche seul de donner suite à cette proposition. En 1892, Gênes, l'Italie, l'Espagne, l'Amérique, célèbrent le quatrième centenaire de sa découverte. Et voilà, selon nous, la vérité sur les origines et les conséquences de l'immortelle épopée, ainsi que sur «l'homme le plus digne d'aller représenter auprès du nouveau monde, toutes les vertus de l'ancien, sans y apporter un seul de ses vices». Tel fut le sentiment de Lamartine, et que notre éminent contradicteur nous le pardonne, tel restera le nôtre.

J. Couissinier.


(1) Lettre de Colomb au Roi d'Espagne.
(1) Dernières paroles de Colomb.

La Bignole n'a trouvé aucun renseignement concernant J. Regnault  ou J. Couissinier.

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