| Excelsior - 30 mai 1926 |
Le hasard m'a fait assister, hier, à une petite scène assez amusante, et qui soulève une délicate question d'ordre professionnel.
Le directeur d'un journal moyen, ce terme ne saurait blesser personne, recevait un de ses rédacteurs.
- Vous m'apportez un article sur Abd-el-Krim, n'est-ce pas ? Maintenant que le voilà vaincu, racontez-nous des anecdotes.
- Mais je n'en connais pas.
- Qu'est-ce que cela fait; quand on n'en a pas, on en invente. Tenez, reportez-vous à la soumission d'Abd-el-Kader, comparez et brodez. Ce qui était bon en 1844 n'est pas mauvais aujourd'hui. Des anecdotes, quand on n'en a pas, on en fait.
Eh bien, non; il faut protester. Comme disait Stendhal, «les anecdotes peignent mieux une époque que tous les commentaires». Assurément, mais à une condition, c'est qu'elles soient exactes. Jules Claretie, qui fut un anecdotier célèbre, a écrit: «Nous adorons les anecdotes, à la condition qu'elles soient vraies.» Et Balzac a proclamé que l'anecdote est l'antinarcotique de tous les livres. Une des causes des grands succès de Sainte-Beuve est expliquée dans ces lignes du célèbre critique :
«Je rassemble, a écrit Sainte-Beuve, sur le personnage que je veux peindre le plus d'anecdotes possible. C'est, en effet, dans un trait, dans une démarche, dans une parole, dans un simple geste qu'on découvre tout à coup le caractère d'un homme.»
Chez certains, ce goût de l'anecdote est une véritable passion et, la semaine passée, M. Charles Maurras écrivait :
«Vous n'aimez pas l'anecdote? Pour moi, j'en raffole. Elle est la petite boule de verre qui reflète un monde. La paillette qui rend au centuple les feux qu'elle reçoit. Le coquillage infime qui donne à l'oreille tout un choeur de sonorités.»
La cause est d'ailleurs gagnée depuis longtemps. Aussi ne faut-il pas la gâter par les agissements de ceux qui disloquent la vérité. Voltaire, qui était sceptique sur bien des choses, a beaucoup raconté de petites histoires, mais il se permettait des fantaisies. A propos d'une aventure qu'il attribue à Charles XII, on lui demandait si elle était bien exacte..
- Qu'importe, répondit-il, qu'elle soit vraie, pourvu qu'elle soit amusante.
Non, c'est là un procédé détestable. C'est dans le récit de ces petites choses qu'on doit montrer une conscience sévère. Je voudrais si c'était possible qu'on formât un bureau de vérification des anecdotes, comme il y a un bureau de vérification des poids et mesures.
JEAN-BERNARD.
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