| Journal des débats - 30 mai 1926 |
Éloge de l'Ignorance.
M. Abel Bonnard publiera le 2 juin, à la librairie Hachette, dans la collection «les Eloges», un volume intitulé: L'Eloge de l'Ignorance. Nous pensons être agréables à nos lecteurs en publiant un extrait de ce volume de notre très dintingué collaborateur :
Est-il donc si grave d'apprendre? Assurément, et cela ne serait pas si beau, si ce n'était pas aussi grave. Apprendre, c'est se séparer. Sans considérer seulement ce qu'on se flatte d'apporter à celui qu'on instruit, il faut penser à ce qu'on lui ôte. On coupe toutes les communications tortueuses par où il recevait de la sagesse. On le condamne à verser un mépris idiot sur ceux dont il est sorti, et, en excitant sa vanité personnelle, on l'expose à des risques d'erreur et d'égarement qu'ils n'ont pas courus. Le paysan qui cite un proverbe ne prétend point l'avoir inventé; il se borne à présenter, en le contresignant modestement au nom de sa propre expérience, le diplôme de sagesse où pend le sceau royal de sa race. Mais celui qui se croit instruit n'accepte plus d'être si modeste. Il lui faut des opinions qui ne soient qu'à lui, et, conduit, pour prouver son indépendance, à prendre le contrepied de tout ce que ses pères ont pensé, il ne lui reste bientôt plus d'autre ressource, au lieu d'être sage avec tous les siens, que d'être sot à lui seul. Un peuple qui, dans sa masse, n'était que bon sens, peut ainsi se morceler en une quantité de raisonneurs qui déraisonnent. C'est pitié de voir avec quelle gloutonnerie certains de ces individus égarés se jettent sur tout ce qui est imprimé. Je me souviens d'avoir eu pour camarade un soldat qui, de son métier, était couvreur. Grossier et brutal dès qu'on l'irritait, ce n'était pas un mauvais garçon et je m'accommodais de sa compagnie. J'ajoute qu'il était communiste, non pas pour apporter dans ces recherches un élément étranger, mais parce que, du caractère dont il était, et détaché de toute tradition, il était naturel qu'il prit pour une preuve de force d'adopter l'opinion la plus violente. Je recevais alors des livres, il les lisait tous. Histoire, philosophie, lettres, il entonnait, il avalait tout avec la même avidité et la même indifférence. Le mieux qu'on pût espérer était que son esprit n'en retenait rien. Autrement il y aurait eu de quoi frémir, à l'idée du chaos que devaient laisser en lui ces lectures extravagantes. Je ne pouvais regarder sans une horreur sacrée cette victime de Gutenberg.
Il est bon pour chacun de nous de réfléchir au danger d'apprendre. Si portés que soyons aujourd'hui à nous faire de tout des idées commodes, il faut laisser à ces grandes choses leur sévérité. Apprendre est le drame de l'esprit. Il n'est personne qui, dans ces épreuves, n'ait senti craquer les points faibles de son intelligence. Certaines gens ne semblent étudier que pour mieux montrer l'infirmité de leur jugement. On croit voir des boiteux qui mettent leur gloire à courir. Il en est dont l'instruction ne fait qu'armer la sottise. Ils lisent, ils travaillent, ils apprennent, ils apportent des munitions à un canon qui ne tirera jamais juste: mieux vaudrait tirer moins souvent. Un instinct salutaire avertit de ces risques la plupart des hommes. Ils n'ont pas plus envie d'étudier que de voyager. Ils savent qu'il est des pays où le soleil est meurtrier, l'ombre traîtresse. Pourquoi y aller ? Pourquoi, de même, s'enfoncer dans les continents de la connaissance? La même prudence qui les retient près de leur clocher les attache aux croyances et aux opinions qu'ils ont reçues de leurs pères. Cela est fort juste. Où que le sort nous ait fait naître, nous y recueillons un héritage. Il y a une sagesse connexe à toutes les conditions, comme à tous les emplois. On ne peut pas dire que ceux qui acceptent de vivre ainsi renoncent à rien savoir; mais ils s'instruisent, sur place, sans courir de grands hasards, et ce modeste et sûr accroissement de sagesse doit être soigneusement distingué des aventureuses explorations intellectuelles. Celles-ci sont réservées à peu d'hommes. Il est bon, il est régulier, il est profondément juste et salutaire que la haute instruction soit entourée de beaucoup d'obstacles. C'est en les franchissant que ceux qui sont nés pour elle font la preuve de leur vocation, et ces difficultés, en même temps, arrêtent ceux qui n'y sont point destinés et qui seront utiles ailleurs. Que les héros de l'esprit partent à la conquête de la Toison d'or. Ceux qui ne se seront pas mis en quête de la merveilleuse dépouille ne resteront pas nus pour cela, ils seront vêtus et réchauffés d'une bonne laine. Certes, l'ivresse d'apprendre est sublime. Mais c'est une erreur bien sotte, de s'imaginer qu'on n'apprend que par les livres. Croit-on donc que ce ne soit rien, de gouverner une famille, de conduire une entreprise, de faire valoir une terre? Croit-on que ce n'est rien, d'agir? Croit-on que celui qui a vécu pour les femmes ne rapporte aucune science de ses peines et de ses plaisirs? L'expérience a ceci de bon, qu'elle ne fabrique pas de sots. Il est, au contraire, une sottise particulière, qu'on peut distinguer et définir, qui est celle de l'homme livresque, il joue avec les signes de toute chose, sans saisir la réalité de rien; il s'emplit l'esprit de notions dont aucune n'est vérifiée, et qui, en vivant ensemble, en engendrent de plus absurdes encore. Il n'a dans la tête ni les papillons merveilleux de l'ignorance, ni les abeilles policées du savoir, seules y bourdonnent les grosses mouches de l'erreur. Ni les ignorants qu'il dédaigne indûment, ni les savants qui le méprisent à juste titre, n'ont rien à faire avec lui. Au contraire, entre les hommes de la pensée et les hommes de la pratique, les rapports sont aisés et naturels; ils peuvent se parler de la vie avec beaucoup d'agrément et d'instruction réciproques, comme le navigateur qui revient de l'autre côté du monde et le pêcheur qui n'a jamais perdu la côte de vue peuvent se parler de la mer. Seul est exclu de ce commerce et de ces échanges l'homme qui vit dans les mots. Cet infortuné, nous le connaissons : c'est le funeste bavard qui ne sait plus rien respecter; il parle, pérore, décrète, détruit, il défait les mœurs en faisant des lois : c'est le barbare artificiel qui est la suprême création du monde moderne.
| retour 30 mai 1926 |







































































