| Paris-Soir - 30 mai 1926 |
La vente des tableaux et la vogue de la peinture
l'œuvre d'art étalon-or
Le franc baisse, remonte, le dollar et la livre s'acharnent à dominer tour à tour le marché des changes, et tandis qu'un déséquilibre financier international surprend les devises et déprécie la monnaie, l'oeuvre d'art poursuit une ascension constante et obtient des prix fabuleux.
On a vendu avant-hier à l'Hôtel des ventes, un petit portrait d'homme d'abord attribué à Van Eyck et qui serait de Dirk Bouts.
Là, ce n'est pas la signature, le nom, qui a été payé, mais l'importance artistique de l'œuvre, sa beauté.
Et c'est ainsi que peu à peu, à travers le désordre économique, l'œuvre d'art devient le seul étalon-or qui résiste.
C'est à cette constatation qu'il faut attribuer les prix accordés à des peintres morts récemment ou encore vivants.
Dunoyer de Segonzac, qui n'a pas quarante ans, voyait récemment l'une de ses principales toiles monter jusqu'à 110.000 francs, frais compris, à Hôtel des ventes.
L'expert Hessel demande, rue de La Boétie, très couramment 100.000 francs pour un Bonnard ou un Vuillard, peintres qui assistent ainsi vivants à leur consécration.
Les fortes œuvres de Rouault, ignorées ou presque, il y a quelques années, atteignent aisément de 25.000 à 40.000 francs et il y a plus de demandes que d'offres.
On vend des Utrillo 35.000 à 40.000 francs, des Marquet 25.000 et 30.000. Les plus belles toiles de Modigliani mort à trente ans, font jusqu'à 80.000 francs.
Pour l'une des plus belles toiles de Derain, lequel n'a dépassé la quarantaine que depuis peu, l'expert Hessel demande 100.000 francs.
Il en est de même pour Henri Matisse et pour Picasso, qui voient très souvent leurs œuvres se vendre 30.000, 50.000, 60.000 francs et plus.
Le Japonais Foujita, lui aussi, connaît la faveur des prix forts, alors qu'il était, il y a seulement six ans, extrêmement pauvre.
Le marché de la peinture a d'ailleurs ses surprises, des baisses soudaines. Mais s'il n'y a pas en vérité de débâcle absolue pour les peintres qui eurent, en soignant leur publicité, une vogue plus grande que leur talent, il y a des montées brusques.
L'exemple de Soutine est frappant. Quand le bonhomme Chéron exposait, il y a cinq ans, des Soutine dans sa boutique, d'aucuns lui disaient qu'il était la honte de la rue de La Boétie, et Soutine atteignait péniblement 70 francs à l'Hôtel des ventes.
Les amateurs se les disputent à 12.000 et 15.000 francs actuellement. Dans ces enchères, il ne faut pas voir tellement le goût du jeu et l'imprudence du joueur. Les marchands de tableaux font très rarement faillite, et les collectionneurs ne se sont jamais plaints. Le pourcentage du déchet est largement compensé dans l'avenir par les révélations ou les consécrations définitives.
Stéphane MANIER.
(Voir la suite en 3° page)
EN MARGE DE L'HOTEL DES VENTES
La vente des tableaux
(Suite de la 1re page)
C'est ainsi qu'on vient de vendre, en Amérique, « Le bal de la Grenouillère» la plus belle œuvre de Renoir, quatre millions.
«Le lac» de Cézanne, vient d'être adjugé à Londres un million quatre cent mille francs. Un Hollandais l'avait acheté trois cents francs, en 1897, qui était alors pour un Cézanne un beau prix.
L'histoire de cet Hollandais, qui eut le don précieux de savoir aimer la peinture est curieuse. Il avait acheté beaucoup de Cézanne. En Hollande on voulut le faire passer pour fou, il dut se défendre et son procès dura sept ans. Quand il mourut sa famille hérita d'une collection de peintures modernes, dont la valeur avait pour le moins décuplé. Elle fit une vente importante en 1917. «Le lac» appartenait à cette collection et c'est M. Cortot, directeur du «Jouet universel» à Londres, qui s'en est rendu acquéreur ces jours-ci.
La peinture moderne, qui est d'ailleurs la peinture tout court, et qui pour le connaisseur se relie beaucoup mieux aux anciens que les fabricants de chromos, subit une plus-value dont bénéficient les jeunes peintres.
Les toiles à trois cents et même cinq cents francs sont rares. Dès qu'un jeune affirme des qualités, il peut demander de 1.000 à 3.000 francs par toile et vendre.
Est-ce à dire que notre époque est l'âge d'or des peintres, de tous les peintres ?
Hélas non ! Je suis persuadé qu'aujourd'hui, comme à l’époque de Cézanne, les meilleurs sont encore méconnus. Ils le sont d'ailleurs souvent parce qu'ils ont l'héroïsme, dans une époque où il faut s'afficher et vendre, de travailler dans l'ombre, loin du bruit. La misère peut surprendre ceux-là et les tuer.
Il y a un exemple probant et douloureux. Le peintre Loutreuil est mort, il y a un peu plus d'un an, à 39 ans, vaincu par la maladie et les privations.
Peu avant sa mort, en 1924, une galerie voisine de l'Opéra vendait des Loutreuil cinq et six cents francs seulement.
Loutreuil mort, ses jeunes amis recueillirent le pieux héritage de ses œuvres. Sans grands moyens, une petite galerie, rue Sainte-Anne, présenta à la critique et aux amateurs une rétrospective Loutreuil. Peu après, à l'Hôtel des ventes, deux Loutreuil font, sans grand bruit pourtant, 9.600 francs et 7.500.
Petit point de départ d'une consécration qui sera demain, quand on connaîtra mieux la vie et l'œuvre de Loutreuil, l'une des plus belles que l'histoire de la peinture moderne ait connues.
On se met, en effet, d'accord très vite sur de bons peintres, mais des peintres moyens. L'exception reste plus longtemps inaccessible. Pissaro vendait beaucoup à l'époque où Cézanne n'osait même pas offrir ses toiles. La joie passionnante de découvrir, en peinture, n'est pas morte.
Stéphane MANIER.
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