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La Presse - 31 mai 1925

LA QUOTIDIENNELa Presse 1925 05 31 la violence dans les loisirs le refus denfants à lhôtel

On en a fait la remarque, à propos d'un accident récent: la foule, à présent, dédaigne les jeux innocents et paisibles qui avaient autrefois la faveur du public, dans les foires populaires et les fêtes de quartier; elle se porte vers les plaisirs violents et recherche les distractions brutales. Elles veut des réjouissances et des fantaisies assorties aux mœurs du jour.
Aussi les ingénieurs s'évertuent-ils à concevoir et les constructeurs à édifier des appareils qui convulsent et disloquent, écartèlent et torturent le corps humain, l'agitent et le bousculent mieux et plus qu'il ne saurait l'être dans un bateau secoué par les flots d'une mer en furie. Il faut, pour qu'une «attraction» soit maintenant en vogue, que l'angoisse et la souffrance se mêlent à la joie qu'elle procure et la rehaussent d'une sorte de piment horrible et savoureux.

Promenez-vous dans un de ces endroits qui attirent la foule et voyez les jeux vers lesquels elle se porte. Voici, par exemple, une sorte d'engin circulaire, où il y a place, pour quatre personnes; celles-ci sont prudemment ligotées à l'aide d'une robuste courroie fixée aux parois de l'appareil. Un coup de sifflet strident. La machine s'ébranle. L'engin roule et pivote, glisse sur un rail dont les brusques coudées le rejettent d'un côté, puis d'un autre, à l'instant où l'on s'y attend le moins.

La surprise, l'anxiété, la douleur ainsi contractent les traits et blêmissent les visages. On voit des femmes qui semblent près de défaillir; leur tête est secouée au point de rompre les vertèbres du cou; d'une main, les malheureuses s'agrippent à l'appareil qui les supplicie; de l'autre, elles pressent un mouchoir sur leurs lèvres blêmes. On devine que la nausée va se traduire par un geste réaliste, un acte physiologique que guette la curiosité cruelle et goguenarde des spectateurs.
La machine s'arrête enfin, les clients, libérés, descendent en titubant. Dix minutes plus tard, le vertige dissipé, on les voit qui viennent réclamer la satisfaction d'endurer le tourment et d'éprouver le malaise dont, semble-t-il, ils devraient, cependant, être las et dégoûtés.

Ailleurs, une sorte de carrousel infernal obtient également les suffrages de la foule: composé, lui aussi, de chariots, il paraît vouloir allier la sensation de la balançoire aux agréments des montagnes russes, mais rehaussés, naturellement, de ces secousses imprévues et soudaines, sans lesquelles il n'est pas, évidemment, de joie complète pour les générations nouvelles.
Ce manège perfectionné a, surtout, les prédilections des femmes; elles trouvent visiblement le jeu tout d'abord plaisant ; mais bientôt il les bouleverse d'étrange façon: cette fois encore le haut-le-cœur est imminent; les effets du mal de mer à son début se révèlent par la perte totale du sentiment de la pudeur et de la coquetterie; les robes; soulevées par le déplacement d'air, laissent voir bien plus haut que les genoux, sans que les victimes y prennent garde et s'en inquiètent. Des regards indécents et narquois surveillent les progrès du malaise et les désordres de la toilette. La machine diabolique s'arrête enfin, puis repart bientôt, avec une nouvelle cargaison de passagers qui sont souvent les mêmes qu'aux séries précédentes…

La brutalité est maintenant de mode, et même de rigueur, jusque dans les plaisirs réputés innocents et qui sont parfois singulièrement pervers. On dirait que notre époque ne saurait plus goûter que des ivresses aiguës d'hystériques, que des agitations d'épileptiques. Ah! qu'ils sont loin, les anciens jeux des fêtes foraines, que notre adolescence jugeait hardis et dont la timide audace scandalisait alors les mamans de nos petites cousines!...

PAUL MATHIEX.

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