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L'Humanité - 01 juin 1926


L'Humanité 1926 06 01 Les raisons profondes de la reddition dAbd el Krim

Les raisons profondes
de la reddition d'Abd el Krim
par Jacques DORIOT

Voici les Riffains battus. Laissons exulter la presse nationaliste qui célèbre la grande vicloire des armées franco-espagnoles. Laissons celle de gauche vanter les bienfaits du pacifisme réaliste de Steeg.
Laissons-les à leur joie indécente et à leurs chicanes sur les meilleures méthodes d'écraser un petit peuple, et précisons une fois de plus notre pensée sur le problème riffain.
La reddition d'Abd el Krim a paru une trahison pour certains. Nous pensons au contraire que la situation. générale la rendait inévitable.
La victoire finale des impérialistes français et espagnols sur les Riffains ne pouvait faire de doute pour personne. Un seul facteur pouvait empêcher l'écrasement du Riff: c'était l'intervention du prolétariat français. Malheureusement, malgré son action vigoureuse contre la guerre, il ne fut pas assez fort pour dicter ses volontés el imposer la paix.
Les Riffains avaient pour eux leur héroïsme, la sympathie de tous les opprimés. Ce n'était point suffisant. pour gagner une guerre, qu'au surplus ils n'avaient pas cherchée el pour laquelle ils étaient loin d'être préparés... Par contre, que d'ennemis puissants et de difficultés ils avaient contre eux !
Près de 300.000 soldats français et espagnols aidés par deux marines de guerre, dont une, il est vrai, la française, faisait la besogne en rechignant : un outillage militaire puissant avions, canons, tanks, des munitions à profusion. Pendant tout l'hiver ces moyens déjà formidables avaient été renforcés. Tout cela s'opposait à quelque 30.000 fusils servis, il faut le dire, par des guerriers remarquables, dans un terrain extrêmement favorable, mais mal ravitaillés en munitions. Cette lutte à dix contre un ne pouvait avoir d'autre issue. On peut même s'étonner qu'elle ait duré aussi longtemps. La victoire n'honore nullement ceux qui l'ont remportée.
Depuis septembre 1925, les troupes franco-espagnoles ayant fait leur jonction. le blocus terrestre s'affirma efficace. Au printemps, le Riff fut entouré d'un véritable cercle de fer et de feu. L'offensive fut conduile avec une particulière férocilé. L’avialion surtout qui bombardait de haut, sans danger, détruisait systématiquement tous les douars, les villages, les campements des tribus nomades. Elle n'avançait vers le nord qu'après avoir tout anéanti. Cette action qui précédait l'avance des troupes était particulièrement démoralisante pour les tribus. L'on obtint ainsi un grand nombre de soumissions provisoires, mais importantes pour la période présente.
Les autorités françaises useront également de l'action politique. Celle-ci consiste surtout à obtenir contre certains avantages momentanés, pécuniaires ou autres, la neutralité ou la soumission des tribus. Lyautey était passé maître dans l'art de corrompre. Steeg, vieil Algérien, n'ignore rien de ces méthodes.
Enfin le Riff lui-même n'était pas exempt de certaines difficultés intérieures. Son unité récente réalisée dans la lutte contre les Espagnols par la réunion de tribus pour la plupart, hostiles entre elles. Et cette première tentative de former un petit Etat indépendant n'avait pu être couronnée de succès que grâce à l'autorité, à la fermeté et à la souplesse d'Abd el Krim. Dire que toute rivalité entre chefs de tribus et le premier pouvoir central n'existait pas ou que la popularité et la rapide ascension d'Abd el Krim ne portaient pas ombrage à certains notables riffains, serait exagéré. Et, si dans la période de succès contre les Espagnols, ces difticuliés allaient en s'atténuant, a cause des résultats et du travail intérieur dirigé par Abd el Krim (organisation de l'armée régulière, premiers travaux d'organisation du pays, etc.), dans les derniers mois, elles se firent sentir avec plus de force. N'oublions pas que depuis dix-sept années, les Riffains soutiennent une lulle acharnée contre les Espagnols douze années de lutte sourde. cinq années de lutte ouverte, et enfin, la dernière année, la plus! dure, contre les Français. Malgré leur bravoure, les Riffains étaient las de la guerre.
Voilà l'ensemble des facleurs qui déterminèrent la situation présente. On peut épiloguer sur la durée des événements et sur la capacité de résistance des Riffains. Sur le résultat définitif, cela est impossible. La défaite, à moins d'un secours extérieur, était inévitable. A Oudjda, les Riffains ont bien compris qu'on leur passait un lacet au cou. Ils savaient qu'ils étaient perdus. Ils croyaient tenir trois mois. L'offensive franco-espagnole ne leur en pas laissé le temps. La prise de Targuist notamment, position stratégique de premier ordre, constituait. un succès militaire décisif pour l'armée française.
Que faire alors? Prêcher la résistance à outrance? Faire exterminer jusqu'au dernier les hommes valides du Riff? Ou dire aux impérialistes: «Vous êtes les plus forts, vous nous posé deux conditions: la libération des prisonniers, la reddition d'Abd el Krim. Les voici réalisées. Accordez donc aux tribus l'autonomie administrative que vous leur avez promise. Faites la paix avec les tribus.»
La succession rapide des évènements a pu surprendre. L'attitude des Riffains n'en est pas moins compréhensible. Leurs derniers espoirs seront-ils réalisés ? Auront-ils la paix ? Auront-ils seulement l'autonomie administrative ? C'est ce que nous verrons prochainement,

J. DORIOT.


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