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Le Quotidien - 01 juin 1926


Le Quotidien 1926 06 01  Pourquoi Petlioura a été assassiné la Saint Barthélémy juive en Ukraine

Ce que fut en Ukraine
la Saint-Barthélemy juive

POURQUOI PETLIOURA A ÉTÉ ASSASSINÉ
par Fernand CORCOS

Le général Petlioura, ancien dictateur de l'Ukraine, a été tué à Paris le 26 mai dernier.
Son meurtrier, l'israélite Samuel Schwartzbar, a déclaré aux agents qui venaient de l'arrêter: «Je viens de venger 100.000 Juifs massacrés.»
Le sang d'un homme ne lave pas les crimes d'un homme, cent mille assassinats ne justifient pas meurtre. Mais, tout en réprimant les méthodes de la justice individualiste, ne devons-nous pas nous préoccuper de connaître les mobiles de l'homme qui a tué?
Un cas de conscience se posera à ce sujet devant le jury de la Seine. M. Fernand Corcos, membre du Comité central de la Ligue des Droits de l'Homme, très documenté sur les événements qui ensanglantèrent la malheureuse Ukraine pendant les années d'après-guerre, à bien voulu les résumer pour les lecteurs du Quotidien.
En restituant à cette Saint-Barthélemy juive son atmosphère tragique, on ne peut pas absoudre, mais simplement comprendre le douloureux épilogue qui s'est déroulé ces jours-ci à Paris.
C'est d'un cœur profondément attristé que nous nous rappelons les tragédies ukrainiennes.

Le 8 décembre 1920, les représentants élus et qualifiés des communautés juives remettaient un «Mémoire sur l'extermination des Juifs d'Ukraine» à la Société des Nations. Ce mémoire ne fait état que de déclarations et de témoignages contrôlés, dont la plupart émanent des comités de Croix-Rouge. Le comité des délégations juives possédait des rapports sur les massacres commis dans plus de quatre cents localités, le nombre des victimes dépassant de beaucoup cent mille.
Par devant le monde civilisé, par devant la Société des Nations, le comité dénonçait notamment comme assassins: l’ataman Stronk, le colonel ataman Tioutonnouk, l'ataman Sokolowsky, l'ataman Simossenko. Les pogromes commencèrent en 1918, lors des premiers revers que firent éprouver au Directoire ukrainien, les communistes soulevés contre lui.
Plus les défaites étaient grandes, plus les troupes de Petlioura étaient obligées de reculer, et plus cruellement elles se vengeaient sur l'innocente population juive.
En février 1919, les troupes de Petlioura quittaient en hâte les gouvernements de Poltava et de Kiew. Les pogromes prirent plus d'extension; ceux du mois de mars furent connexes à la rupture du front par les troupes de Pellioura vers Kiew; ils continuèrent en avril. mai, juin, juillet, soit par les bandes de Grigorieff, soit par les troupes régulières de Petlioura.
En septembre, le nombre total des localités pogromées était de 305; certains villages furent visités à plusieurs reprises, jusqu'à disparition complète de la population juive... Cent vingt localités sont nominativement désignées dans les rapports officiels comme ayant été plus ou moins expurgées de leurs Juifs par les soldats des troupes régulières de Petlioura.

Les pogromes offraient généralement l'aspect suivant: une bande se rue sur une ville ou un village, se précipite par groupes dans les maisons juives, massacrant sans souci d'âge et de sexe, et s'emparant de tout ce qui peut être emporté. Finalement, la population juive qui survit s'en va droit devant elle, sans vêtements, sans vivres, sans argent. Hommes et femmes s'entassent dans les synagogues, dans des hangars vides, leurs lèvres blêmes serrées par la souffrance, renonçant même à la plainte.
Au risque de soulever le cœur de tout honnête homme, nous devons marquer de quelques traits, trop véritables hélas! ces tristes opérations antisémites.
Au hameau de Doubovo, les Juifs sont chassés vers une cave où on les fait tomber pêle-mêle, à coups de sabre sur la tête; à Méjigorié, il y eut 194 habitants juifs jetés à la rivière et noyés à Proskouroff, le 16 février 1920, Simossenko ordonne de n'employer que l'arme blanche et 1.600 Juifs sont mis à mort à coups de sabre et de baionnette, dans l'espace de quatre heures; le 9 juillet, un paysan amenait à l'hôpital juif d'Ouman les deux dernières victimes survivantes de la population de Ladyjanka, jeunes filles affreusement mordues, l'une ayant le nez coupé, l'autre les bras cassés. Postérieurement, se déclarèrent des maladies vénériennes, suite des violences que ces jeunes filles avaient subies. A Ovroutch, les troupes de Petlioura étaient sous le commandement de l'hetman Kozyr-Syrko; le pogrome débuta par des violences exercées sur dix filles juives; le 16 janvier, une délégation composée de 22 membres de la communauté juive se rendit près de l'hetman: ils furent frappés à coups de nagaïka, obligés de chanter une chanson juive, après quoi ils furent tous tués à coups de baïonnette.
Les horreurs de Proskourov furent commises sur l'ordre de l'ataman Simossenko, un des commandants des troupes petliouriennes qui «autorisa ses gars à s'amuser pendant quelques jours». Les massacres furent exécutés de sang-froid par les cosaques qui, méthodiquement, passèrent de maison à maison, raillant leurs victimes avant de les luer. Sous les yeux des parents, avant de tuer ceux-ci, on assassinait et violait les enfants. Le massacre commençait à une heure de l'après-midi aux cris de : «Vive la Sainte Ukraine! Mort aux Juifs !», et finissait vers les six heures quand les «gars fatigués du travail» rentraient dans leurs casernes, musique en tête, pour recommencer le lendemain. Le 17 février, à Fichtine, toutes les issues de la localité ayant été gardées et fermées, le feu fut mis aux maisons; il y eut 600 tués ; le pogrome fini, il n'y avait plus personne de valide pour soigner les blessés et enterrer les morts. A Balta, les détachements Petlioura pillèrent la ville, emportant tous les biens dans des trains de militaires ; il y eut 90 tués, tous les survivants durent s'enfuir dans la campagne. A Kornine, dans la nuit du 20 février, les troupes de Petlioura, en retraite, prélevèrent une contribution de 200.000 roubles; des soldats ivres pillèrent et violentèrent la population; le pogrome fut répété le 27 février; parmi les nombreux Juifs tués se trouvait le rabbin, auquel les cosaques ouvrirent le ventre.
Le document qui relate ces faits, et cent autres encore, que toute plume se refuse à transcrire, était, outre les délégués des populations juives, signé des noms français d'Anatole France, de Paul Appell, de Charles Gide, d'Aulard, de Lavisse, de Pierre Mille, de Seignobos, d'Albert Thomas, de l'abbé Viollet. II énumérait ceux qui avaient concerté ces massacres par ordre de Petlioura ou de Grégoriev, et il concluait : "Au nom de la conscience humaine, au nom de la responsabilité morale de tout homme vis-à-vis des autres hommes, les soussignés font appel à tous les peuples du monde, et plus spécialement au peuple français.» S'il nous est permis d'ajouter quelques mots personnels à ces dramatiques témoignages, nous rappellerons que, dans une récente visite en Palestine, au Foyer national juif, nous avons eu l'occasion de visiter un village uniquement composé d'enfants, garçons et filles, au nombre, de 145, tous échappés aux pogromes ukrainiens et installés dans cette partie riante de la Palestine par la générosité d'institutions privées. Ces enfants, sous la direction de deux ou trois professeurs, pourvoient à tous leurs besoins, isolés au milieu des populations arabes qui connaissent leur origine et ont toujours été respectés. Chacun d'eux pourrait raconter en son langage enfantin l'horreur de la tragédie qui, sous ses yeux, l'a privé pour toujours de ses parents.
Il y a, un peu partout dans le monde, un grand nombre de rescapés des pogromes ukrainiens. Paris en abrite beaucoup, silencieux et douloureux. On les trouve aisément, si on se préoccupe de les découvrir: presque tous ont conservé une sorte de stigmate moral ou physique, maintenu par le souvenir de la mort entrevue, de la fuite, de la ruine.
Il est tel réfugié qui peut citer onze membres de sa famille tués par les antisémites. Un jour, à Tel Aviv, servi à table par une fillette d'une quinzaine d'années, je fus frappé par l'expression morne et sérieuse de son visage. Mon voisin m'apprit qu'elle avait été quelques mois auparavant, violée sauvagement par les cosaques, ainsi que sa mère qui fut, en outre, éventrée sous ses yeux. Généralement, ce que veulent, désormais, ces rescapés de catastrophes indicibles, c'est l'oubli, le calme, l'isolement moral. C'est, du reste, l'attitude séculaire des populations juives, en présence des actes sauvages d'agression antisémite. Il n'y a jamais eu de représailles juives. Le Juif oriental est à la fois fataliste, soumis à son destin quel qu'il soit, et, disons-le, peu expert au maniement des armes homicides. Le Juif ne verse pas le sang. En Palestine, depuis sept ans que fonctionne le mandat anglais, il n'y a pas eu, je crois, plus de trois cas d'agression sanglante ayant pour auteur des Juifs.
Et cependant, voici qu'à Paris un drame subit et fatal s'est déroué. Il nous siérait mal de dire quoi que ce soit qui pût pénétrer sur le terrain d'un débat judiciaire, qu'il appartient à la justice seule de dénouer régulièrement. Nous voulons seulement restituer l'atmosphère où peuvent surgir des faits semblables. Imaginez un homme jeune, instruit, plein d'un idéalisme amer, cherchant dans un travail manuel sa subsistance quotidienne: Spinoza polissait des verres optiques, celui-ci répare les montres. Et, tout en travaillant, il songe à sa destinée, à celle de sa race. Il est fortement individualiste et sans qu'il y ait là contradiction pour lui attiré irrésistiblement par la solidarité juive. Il a perdu tout lien avec un pays qui fut pour lui si dur jusqu'à son adolescence; il a vu le foyer de sa famille envahi par les cosaques brutaux ; il a fui, il s'est trouvé accueilli par la douce France. Mais celle-ci est attaquée, il offre sa vie pour la défendre, lui, le sans-patrie, l'errant sur la grand'route du maiheur. II est gravement blessé, il survit.., reprend sa rêverie dolente. Peu à peu, une idée fixe s'empare de lui... Y résiste-t-il ? La nourrit-il au contraire, avec une volupté redoutable et solitaire ? La justice lèvera ce voile.

FERNAND CORCOS, Membre du Comité central de la Ligue des Droits de l'Homme.


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