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Le Petit Journal illustré - 09 août 1925

Les Cinq Détectives
par GABRIEL BERNARD
CHAPITRE VIII (Suite)
Le pouvoir de Bagadana

RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a épousé à la Madeleine le baron Gontran de Champval. Or, au moment où tous les invités se trouvent réunis au « Mundial Palace », loué tout entier pour la circonstance, on s'aperçoit que la jeune mariée a disparu mystérieusement. C'est en vain qu'on la cherche partout. Des jours se passent. La police ne trouve rien. Réginald Phips se retire à Saint-Germain où il vit avec son gendre. Celui-ci lui présente une hindoue, Bagadana, douée d'un merveilleux pouvoir de double vue. Elle annonce à Phips la mort d'un de ses collaborateurs d'Amérique.

Le baron de Champval et la comtesse Flora Zitti, bien que leur surprise dût être moindre puisque Bagadana leur avait sans doute donné déjà des preuves de son étrange et effrayant pouvoir, n'étaient pas moins troublés que Reginald Phips par la démonstration tragique qui venait de s'effectuer sous leurs yeux. Si violent qu'eût été le choc reçu par lui, le milliardaire était un homme doué d'une énergie trop puissante pour ne pas réagir très vite. Il pria son gendre et la comtesse de bien vouloir le laisser seul avec son collaborateur, afin qu'il pût prendre immédiatement toutes dispositions utiles.
Cette prière était trop naturelle pour que Gontran de Champval et la comtesse Flora Zitti s'en formalisassent. Ils se retirèrent discrètement, emmenant Bagadana qui, depuis sa révélation, semblait ne rien voir ni entendre de ce qui se passait autour d'elle. L'étrange créature était comme absente de la réalité. La preuve de son pouvoir, apportée par le câblogramme de New-York, l'avait laissée absolument indifférente. Un observateur moins ému que les acteurs de cette scène l'eût volontiers comparée à un appareil enregistreur, inerte et muet dès que le courant électrique a cessé d'animer ses organes. Elle suivit sans mot dire le baron et la comtesse.
Reginald Phips, demeuré seul avec Sam Quickson, fit un violent effort sur lui-même pour recouvrer au moins les apparences du calme. Il y réussit mieux que son secrétaire, en dépit de la réputation d'imperturbable flegmatique que Sam Quickson s'était acquise dans le haut personnel des entre- prises du Roi des Dynamos.
- Prenez en sténo les câbles et les sans-fil que je vais vous dicter, commanda le milliardaire. Vous veillerez vous-même à leur expédition dans le moindre temps.
- Bien, monsieur, répondit le secrétaire en apprêtant son bloc et son crayon.
Et Reginald Phips se mit à dicter ses instructions et ses demandes de renseignements relatives au meurtre présumé de William Ribsley aussi posément que s'il se fût agi d'un ordre d'achat ou de vente mûrement réfléchi. En cette conjoncture, le mérite du père de Constance n'était pas mince, car le fait que William Ribsley, et non un autre membre de son état-major industriel, fût la victime de l'attentat qui parvenait si étrangement à sa connaissance, par le télégraphe et par Bagadana, ce fait, disons-nous, devait bouleverser Reginald Phips jusqu'au tréfonds de son être.
Le milliardaire n'ignorait pas que William Ribsley avait nourri à l'égard de Constance un sentiment plus tendre que l'amitié, et que cet homme avait conçu un vif chagrin des fiançailles de la jeune fille avec le baron Gontran de Champval. Mais William Ribsley, de même que son patron, était une nature énergique, capable de se dominer et de se contraindre. Il avait refoulé au fond de lui-même son amour meurtri. Il ne se doutait pas, d'ailleurs, que Reginald Phips eût surpris son douloureux secret.
Pendant qu'il dictait ses instructions à Sam Quickson, le milliardaire ne pouvait pas ne pas rapprocher la fin tragique de son collaborateur de la disparition de sa fille. Et, comme il advient aux instants où l'imagination se surexcite et s'exalte, Reginald Phips se surprenait à concevoir les hypothèses les plus extravagantes.
Le meurtre de William Ribsley n'était-il pas un suicide attribuable au désespoir amoureux ? N'y aurait-il pas une collusion quelconque entre la disparition toujours inexpliquée de Constance et le même William Ribsley ? Ou bien encore William Ribsley n'aurait-il pas été l'instigateur de l'enlèvement de Constance ? Dès lors, sa fin pourrait être non le suicide d'un désespéré d'amour, mais celui d'un coupable succombant au remords... C'était, dans la tête de l'infortuné Reginald Phips, un défilé vertigineux de vraisemblances et d'invraisemblances. Mais cet homme fortement trempé avait l'habitude du dédoublement.
En même temps que son imagination travaillait éperdument, il continuait à dicter ses ordres avec une netteté et une précision telles que Sam Quickson, encore qu'il connût bien son patron, s'étonnait d'une pareille lucidité et d'un aussi extraordinaire sang-froid manifestés en une conjoncture si dramatique. Reginald Phips termina enfin la dictée du dernier télégramme qu'il crut utile d'expédier pour l'instant.
- Allez, dit-il à Sam Quickson. Faites vite. Je compte sur vous.
Mais, à peine le secrétaire eut-il disparu que Reginald Phips, se sachant bien seul, s'effondra sanglotant sur son vaste bureau. Il avait dépassé la limite de sa force de résistance. Reginald Phips, cet être de volonté qui, dans les circonstances les plus difficiles de sa vie combative, avait toujours sauvé la face, n'était plus qu'un pauvre homme gémissant et meurtri.

CHAPITRE IX
Le plan de Reginald Phips

Lorsque, quelques heures plus tard, le baron Gontran de Champval et la comtesse Flora Zitti se retrouvèrent en présence de Reginald Phips, plus rien ne subsistait, chez l'infortuné père de Constance, des ravages de la crise qui l'avait secoué si violemment. Certes, l'expression de son visage ne reflétait pas des sentiments joyeux et le ton de ses paroles n'avait rien de commun avec l'enjouement qui le caractérisait autrefois, avant la fatale journée de la dispartion de sa fille. Néanmoins son gendre et la comtesse remarquèrent et admirèrent la parfaite maîtrise de soi que décelaient l'attitude et l'accent du milliardaire.
- Je vous dois, mon cher Gontran, et à vous aussi, chère amie, dit-il, de reprendre l'entretien interrompu par la révélation inattendue de Mlle Bagadana et par la confirmation non moins surprenante de ses dires, qui nous fut apportée sous les espèces du câblogramme m'informant de la fin tragique de ce pauvre William Ribsley...
- Avez-vous reçu des renseignements plus détaillés ? voulut interroger Gontran.
Mais Reginald Phips coupa court à ses questions.
- Nous parlerons de cela plus tard, dit-il. Vous avez fait intervenir Mlle Bagadana, et, malgré mon scepticisme de principe pour tout ce qui n'est pas raisonnablement explicable, je m'empresse de vous dire que je ne serais pas un homme sensé si je refusais de tenir compte de ce fait que votre... voyante a énoncé une réalité qui s'est trouvée confirmée par un événement. Mais comme je viens de vous le dire, nous reviendrons plus tard sur ce sujet, qui ne préjudicie en rien à la communication que j'allais vous faire.
- Constatant que les polices officielles, pas plus les polices étrangères que la police française, n'étaient arrivées à aucun résultat dans les recherches entreprises pour découvrir les traces de ma malheureuse fille, j'ai résolu de m'adresser à l'initiative privée de gens qualifiés...
Gontran de Champval et la comtesse Flora Zitti regardèrent le milliardaire non sans un certain étonnement.
- Je vous avoue, dit le baron. que je ne saisis pas très bien...
- Vous allez comprendre, coupa Reginald Phips. C'est très simple. Et je me repens de n'avoir pas eu plus tôt cette idée dont le caractère pratique ne vous échappera pas.
Le père de Constance prit un temps puis:
- J'ai fait insérer, dit-il, dans un certain nombre de publications rationnellement choisies, une annonce assez énigmatique où il était question d'une très forte prime, une prime équivalant à une fortune susceptible d'être gagnée en accomplissant une tâche extraordinairement difficile... Je passe sur les détails qui importent peu. Qu'il vous suffise de savoir que la chose était présentée avec sagacité. Le résultat obtenu vous le prouvera surabondamment. Comme bien vous pensez, j'ai reçu de très nombreuses propositions et demandes d'éclaircissements. J'ai éliminé sévèrement toutes celles qui s'avéraient stupides, équivoques ou inconsidérément présomptueuses. J'ai répondu aux autres, et les lettres reçues par la suite constituèrent le critérium d'une nouvelle élimination. « Bref, à l'heure actuelle, je me trouve en présence de cinq propositions sérieuses, dont les auteurs vont être mis en concurrence...
- Si je vous comprends bien, dit le baron Gontran de Champval, les hommes que vous avez ainsi cherchés, mon cher beau-père, ce sont des détectives supérieurs.
- Vous l'avez dit, Gontran...
- Mais, intervint la comtesse Flora Zitti, permettez-moi de vous objecter, cher monsieur Phips, que vous auriez pu, plus simplement, vous adresser directement aux as connus de l'enquête policière privée... Ils ne sont pas si nombreux... Reginald Phips sourit dédaigneusement.
- Voyons. chère amie, dit-il, vous pensez bien que dès le début de cette affaire, j'ai été l'objet des sollicitations de toutes les agences de police privée du monde entier... Si je vous montrais le compte des sommes que je leur ai versées, vous seriez épouvantée... Or, les détectives privés établis et connus n'ont rien trouvé de plus que les polices officielles... Ils m'ont coûté plus cher, voilà tout !
- Je discerne maintenant, fit le baron, votre pensée... Vous avez cherché des hommes d'élite capables de se consacrer tout entiers à la tâche spéciale qu'ils acceptent, stimulés par l'appât d'une récompense énorme, prêts à affronter tous les risques... Et ces hommes devront vous donner préalablement l'impression qu'ils sont vraiment qualifiés pour tenter de réussir là où les polices officielles ont échoué...
- C'est cela même, mon cher Gontran...
- Vous me voyez confuse, cher monsieur Phips, dit la comtesse Zitti. Mon objection de tantôt était celle d'une sotte, ou tout au moins, d'une étourdie... Oui, vous êtes dans la bonne voie... Chercher les hommes qualifiés !... C'était évidemment ce qu'il fallait faire... Je persiste toutefois à croire que notre petite Bagadana pourra être de quelque utilité...
Reginald Phips tressaillit imperceptiblement en entendant cette allusion à l'étrange créature qui possédait le redoutable pouvoir de dire si un homme, fût-il à des milliers de kilomètres de distance, était mort ou vivant; mais ce fut avec un calme parfait qu'il répondit :
- Bagadana, dans mon esprit, est désormais l'une des données du problème. Nous en reparlerons plus tard. Pour l'instant, je désire ne m'occuper que de mes cinq détectives. Je les ai convoqués pour demain, ici même, à Saint-Germain-en-Laye, et je vous demande à tous deux de bien vouloir assister à l'entretien que j'aurai avec chacun.
La comtesse Zitti allait parler encore. Reginald Phips la prévint.
- Je devine ce que vous allez me dire, chère comtesse... Vous souhaiteriez sans doute que nous fissions aujourd'hui même une expérience avec Bagadana, à l'effet de savoir ce qu'elle répondra touchant ma pauvre Constance chérie... Or, bien que je sois fortement tenté de l'interroger, je veux donner le pas au naturel sur le surnaturel. Souffrez que je voie mes hommes de logique et d'action avant de recourir à Bagadana...
- M. Phips a raison, approuva le baron de Champval.
- Bien entendu, reprit le milliardaire, prenez soin de Bagadana et assurez-lui, à mon compte, telle rémunération qu'elle exigera pour le temps qu'elle voudra bien nous consacrer.
- Oh s'exclama la comtesse, ce n'est pas la pauvre petite qui vous coûtera cher... Elle n'use point de sa prodigieuse faculté dans un but de lucre... Quand je vous aurai renseigné sur elle, vous verrez que ce n'est pas seulement pour l'exercice de son pouvoir que Bagadana est extraordinairement intéressante...

CHAPITRE X
Les cinq concurrents

Le lendemain, Reginald Phips, le baron Gontran de Champval et la comtesse Flora Zitti étaient de nouveau réunis dans le cabinet du milliardaire, à l'effet, cette fois, de recevoir les cinq personnes qui, après les éliminations successives opérées par le père de Constance, allaient être mises en concurrence.

(A suivre.) Gabriel BERNARD.

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