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Le Funi - 09 août 1925

Propos FémininsLe Funi 1925 08 09 art 02 billet doux 2

REPONSE AU BILLET DOUX

Mon cher Ali,
J'aurais, aujourd'hui, au risque de me voir traiter d'antiféministe, une confidence à vous faire. C'est une constatation et qui n'est pas d'hier, car elle remonte au temps où j'ai cessé d'être une fillette, et où j'ai eu affaire avec ceux qui n'étaient plus de mon milieu intime. Donc, mon cher Ali, je trouve les hommes bien plus aimables, plus serviables, plus polis que les femmes. Ces hommes et ces femmes dont je parle, sont du monde des employés d'administrations, ce sont ceux que nous coudoyons chaque jour dans la rue, dans le métro, les autobus et dans les bureaux. Avez-vous fait la même remarque que moi? Peut-être l'avez-vous faite en sens inverse, et trouvez-vous, vous, homme, que les femmes sont plus complaisantes, plus empressées pour vous. C'est possible, mais je ne suis pas la seule à me plaindre des femmes.
Avant de chercher à savoir pourquoi elles montrent un caractère acerbe ou plein d'insolence, je vais vous citer quelques faits pour que vous puissiez en juger.
Dernièrement, je me trouvais dans une mairie de Paris, où je déclarais un décès à une longue dame, maigre et sèche, qui m'avait reçue avec un regard extrêmement ennuyé. Elle devait passer ses journées dans une vaste salle où six dactylographes faisaient entendre à la fois d'assourdissants crépitements, qui, après quelques secondes d'interruption, reprenaient, dans un éclatement, leur vacarme. Je croirais sans peine que ce bruit était pour beaucoup dans la maigreur de la dame. Elle fut brève, cassante, dans ses questions et ses explications, et elle m'expédia avec nervosité au bureau des pompes funèbres. Là, je trouvai un monsieur, petit, gros, souriant, seul dans son cabinet où arrivait amoindri par l'épaisseur des tentures, le bruit des terribles machines. Il me reçut aimablement, m'écouta avec patience, m'aida à prendre une décision, me parla de ses morts de la journée, de la veille, de la semaine, et finalement quand je le quittai, il se fit très gracieux pour me dire: « Au plaisir de vous revoir ! »
Un froid me passa dans les os en entendant cet employé des pompes funèbres se souhaiter le plaisir de me revoir. J'ouvris la porte, et je descendis l'escalier en courant.
Quelques jours après, j'accompagnai une dame dans un hôpital où elle apportait son bébé malade. Je suis encore indignée de la façon dont elle fut reçue, comme bien d'autres, par les infirmières de service. Jusqu'alors j'avais cru que ces femmes étaient placées là pour accueillir avec empressement les personnes qui se présentaient et je me suis rendu compte, au contraire, que ces femmes étaient d'insolentes rabroueuses, et de dures mégères. Si elles sont lasses de leur charge, si leur état d'infirmières ne leur convient plus, pourquoi continuent-elles à demeurer là et à recevoir des subsides que seules les consciencieuses gardes-malades devraient recevoir ?
Voici ce que j'entendis:
S'adressant à ma compagne, l'une de ces femmes à visage fermé lui dit: «Non, mais, vous n'allez pas rester debout jusqu'à demain ?»
Devant cette gracieuse invitation à s'asseoir, la jeune dame objecta qu'elle espérait bien n'avoir pas à rester là longtemps encore. Quand il lui plut, l'infirmière vint vers elle, et désignant l'enfant qu'elle portait dans ses bras:
Quel âge a-t-il ?»
- « Qu'a-t-il ? »
- « Enfin, quoi, est-il malade ou ne l'est-il pas »
- « Vous savez que c'est 23 francs et trois sous par jour, chez nous, alors ne vous amusez pas. »
- « Dites donc, vous ne pouvez pas tenir ce gosse un peu mieux ?...
- « Détroussez-le vivement. »
- « Ça va, vous pouvez aller. Revenez demain à 9 heures pour la visite. » C'est charmant, n'est-ce pas ? Et comme nous nous éloignions, nous entendimes une autre de ces mégères apostropher une timide personne vêtue de noir:
- « Ecouter, ma petite dame, vous n'avez qu'à vous asseoir et à attendre. Vous avez bien le temps, et si vous ne l'avez pas, ce sera le même prix!»
Mais un monsieur en blouse blanche apparut, et à la mégère:
- « Je vous prie, mademoiselle de vous occuper de cet enfant immediatement », lui dit-il.
Sans maugréer, elle le prit et l'examina, tandis que la petite dame adressait un regard reconnaissant au monsieur en blouse blanche. Voici deux faits sur mille, car qui ne s'est vu, ou quelle femme ne s'est vue reçue sèchement par le personnel féminin des administrations
Pourquoi, maintenant, trouve-t-on d'acariâtreté chez les femmes ? Parce qu'elles rendent, encore plus que les hommes un travail mercenaire. L'homme est tout à ses occupations, il s'y voue, il s'y dévoue, il les accomplit comme un devoir, tandis que la femme les accomplit comme une corvée, une corvée qui lui rapporte le supplément d'argent qui manquerait sinon dans son ménage. Elle sent que sa place devrait être plutôt à son foyer, c'est pourquoi elle considère ses travaux au dehors comme une obligation excédante.
Les femmes ne font des frais d'amabilité que lorsque leurs intérêts sont directement en jeu. Une marchande qui tiendra sa propre boutique sera souriante, prévenante, empressée certes, mais une vendeuse de grand magasin sera polie par crainte du monsieur en redingote qui déambule autour d'elle.
Tandis qu'une employée de bureau qui sait, quelle que soit son humeur envers les personnes qui se présentent à son guichet, qu'elle gagnera toujours six cents francs par mois, ne se mettra guère en peine pour paraitre agréable. Peut-être cette humeur tient-elle aussi de ce que la femme, qui a des soucis, des préoccupations dans son ménage, apporte son inquiétude à son bureau. Peut-être provient-elle encore de ses nerfs qui se fatiguent plus vite que ceux d'un homme, car je reconnais que le défilé journalier d'une longue série de personnes devant le bureau d'une employée, doit être pour celle-ci extrêmement fatiguant.
Je voudrais pouvoir, par ces dernières raisons, expliquer le manque d'obligeance des femmes, mais je me rends bien compte de la faiblesse de mes arguments devant tous leurs torts.
Enfin, pourquoi les femmes sont-elles si douces, si souriantes, si dévouées parmi leurs intimes, et se montrent-elles si froides et distantes, si dures quelquefois avec les indifférents
Enigme! Ah! le Sphinx!
Mon cher Ali, je vous envoie mes amitiés chaleureuses.
Votre amie Yvette, Eda Dominjolle.

BILLET DOUX

9 août 1925,
Chère Yvette, Etes-vous allée voir l'arrivée du Tour de France qui suscita un joli enthousiasme et de nombreux commentaires dans la Presse et le public? Pendant plusieurs semaines, on entendit, dans la rue, au café, au restaurant, dans les ateliers et les bureaux, les pronostics d'un chacun sur les coureurs les mieux « en forme », selon l'expression sportive, pour décrocher la timbale.
Ce fut Bottechia qui l'obtint. Sa gloire devint mondiale et rejaillit sur la firme du vélo qu'il montait. C'est le triomphe de l'endurance chez l'homme machine, accouplement de la vie à la mécanique Il suffit d'avoir le jarret solide. la poitrine vibrante comme un soufflet de forge, les reins aux vertèbres saillantes et aux ligaments tenaces et un entraînement de longue haleine.
Ainsi, le gagnant a tous les honneurs. c'est l'image de toutes les courses. Combien de ceux qui ne purent terminer cette longue épreuve auraient mérité d'être fêtés, encouragés. D'anciennes vedettes de la pédale lâchèrent prise en cours de route. C'est dommage! D'aucuns oublient trop la véracité du proverbe « ou ne peut être et avoir été ». Il est téméraire de vouloir tenter de revenir au premier plan. Nous en avons eu des exemples dans la boxe. Le vélo ne saurait s'éviter la comparaison.
Les épreuves sportives animent les foules à un rare degré. Depuis quelques années nous avons assisté à de véritables délires collectifs. Semblent-ils se justifier ou du moins s'expliquer? Toute exhibition. quelle qu'elle soit, attire, et il s'établit entre les, spectateurs une sorte d'entente tacite par laquelle ils communient dans leur joie de grands enfants curieux de savoir, de connaître. La presse leur favorise, dans le domaine du sport, cet engouement? Ne tendra-t-il pas à détrôner le rôle de la pensée par la mise en valeur du muscle? Croyez-vous, chère Yvette, que si notre grand Pasteur vivait encore, une foule aussi dense serait allée l'attendre à la porte Maillot ? et lui aurait manifesté autant d'hommages anonymes. Mme Curie, lorsqu'elle paraît en public, à une manifestation scientifique, ne déchaîne point un tel enthousiasme! Je connais des chirurgiens notoires, des médecins qui mériteraient l'admiration universelle. Dans la foule, ils sont des inconnus, aimés de leurs malades ou opérés, de ceux qui sont capables de reconnaissance. C'est encore une vertu qui fait faillite dans la société issue de la guerre. J'ai approché des acrobates de cirque, dont la vie ne fut qu'une constante ascension dans la dextérité de leurs mouvements et qui chaque soir, sous le hale des projecteurs, jouent leur existence sous le regard amusé des spectateurs qui ne savent pas pour la plupart oh! les ingrats, apprécier la valeur d'un travail de voltige, d'un équilibre de mains à mains.
Ceci est du sport et qui dépasse de cent coudées celui qui est reconnu officiellement. Les savants, les inventeurs, les penseurs, les dévoués de la vie et du progrès n'ont jamais été encensés par les foules. Et c'est là l'une des grandes ingratitudes de la civilisation.
Si vous êtes beau, athlète, boxeur, cycliste, footballeur, etc.. vous aurez tous les honneurs. même si vous n'êtes pas intelligent. Peu importe puisque vous êtes « le premier, le gagnant ». Les événements, les circonstances, les êtres vous ont favorisé dans cette mise au monde glorieuse. Les acquisitions de l'esprit ne comptent point. J'ai bien peur que ce divorce entre le physique et l'intellect n'aille en s'accroissant. L'avenir en décidera.
Pour ma part, je souffre en constatant l'indifference collective en face des grands hommes bienfaiteurs de nos maux, devant le spectacle des beaux actes de dévouement. Je suis persuadé que si les sauveteurs de Pennmarch étaient venus à Paris, le même jour que l'arrivée du Tour de France, nombreuses auraient été les personnes qui seraient allées les accueillir, même peu, dans un sanglot.
Les cœurs se cuirassent. Il faut, comme disent les britanniques, « des exhibitions ».
Je n'ai point d'ours dressé à vous montrer, chère Yvette Je fais « patte de velours » en vous embrassant.

Ali Héritier.

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