Mots sur...
Notre Ariel
Si les hommes s'en allaient à travers la vie avec la simplicité et le caractère fatidique des livres et comme marqués d'un titre indélébile, celui que porterait Jean Cocteau serait facile à trouver. Son dernier recueil s'appelle Poésie. Lui serait Poète. Ce mot, si magnifique, a été, comme tant d'autres, abîmé par un trop médiocre emploi. On en a usé, abusé au point de corrompre son métal. Soyons reconnaissants à celui qui, par son œuvre et par lui-même, restitue au terme sa noblesse.
Mieux encore, qu'on le regarde, qu'on l'écoute ou le lise, Cocteau a le privilège miraculeux de faire appréhender cette matière indéfinissable, insaisissable, plus vraie que la vérité; par quoi tout s'anime et se colore, la poésie. Elle est dans ses qualités autant que dans ses défauts, dans le lyrisme de son existence comme dans sa sensibilité maladive, dans ses gestes, sa voix et ses yeux. En vérité, c'est un cadeau du sort que de l'approcher.
Nous fimes connaissance au Lavandou, voici quatre étés. Ma chambre donnait de plain-pied sur une petite place très belle de courbe et de lumière. Le soleil s'abaissait doucement quand Cocteau entra. Il était suivi de Raymond Radiguet, alors dans la grâce, la timidité, l'intelligence terriflante de sa dix-huitième année.
Presque sans se présenter, Cocteau s'assit sur le rebord de la fenêtre ouverte et parla. Son attitude exacte et l'expression même de son visage sont présentes à ma mémoire, tellement était fort le magnétisme spirituel qu'il dégageait. Il portait un sarrau bleu de pêcheur. La tête nue, le front bronzé... Quelque chose à la fois de brûlant et d'heureux, que je ne lui ai jamais vu depuis, reposait sur ses traits, dessinés par l'intelligence la plus aiguë, et à qui l'heure, le costume, donnaient une apparence monastique.
Cocteau aime beaucoup les prestidigitateurs, les acrobates, les tours de cartes, c'est-à-dire, tous les domaines où l'habileté et la patience humaines atteignent à l'imprévu, à l'impossible, au miraculeux. Ce goût si vif pour des actes quasi-magiques vient d'une secrète affinité. Lui aussi est prestidigitateur et acrobate, mais il sort de sa manche des vocables enchantés, sa baguette de sorcier transpose les valeurs et la piste où il se montre a les étoiles pour projecteurs.
De son étonnante virtuosité, de son Intelligence que nulle ne surpasse, de son invention en éternelle fleur, une légende est née.
Qui dira jamais d'où viennent les visages menteurs que la renommée applique de force sur les traits véritables d'un homme ? Pourquoi a-t-on fait de Radiguet lorsqu'il vivait, un être sec, un adolescent flétri par le souci de réclame, alors qu'il était tout vibrant d'une passion, qui, pour être contenue, ne s'en trouvait que plus violente, d'une bonté exquise, enfantine et timide ?
Pourquoi va-t-on partout affirmant que Cocteau qui ne sort point, qui ne boit (tant pis pour lui !) que de l'eau, est un pilier de bar, un faiseur de bons mots, un heureux de la terre ?
Il suffit de descendre en son regard pour sentir la fausseté tragique de ce portrait. Ses yeux portent la détresse de ceux qui habitent un monde qui n'est pas le leur et où tout devient blessure. Les anges dont Cocteau aime à parler et qui le suivent ne sont pas ceux de la jole. Pour parler net, il est invinciblement difficile d'être plus malheureux que celui qui composa "Les Mariés de la Tour Eiffel".
Dans l'étonnante collection de manuscrits publiés par Edouard Champion, serviteur magnifique des lettres, il s'en trouve un, fait de dessins tracés par Jean Cocteau et auréolés de notes brèves. Jamais tristesse de l'homme ne trouva plus déchirante et profonde expression que dans Jean l'Oiseleur. Jamais signes assemblés ne parlèrent si funeste langage. Là est la valeur poétique des œuvres de Cocteau qu'il écrive en vers, prose ou dessins. Entre les lignes qui paraissent les plus joyeuses circule une plainte infinie. Il a le sens simultané de la beauté et de la mort, de l'ironie et des larmes.
Cet homme d'esprit est le cœur le plus simple, le naïf le plus crédule. Sa confiance est celle des enfants. Sa susceptibilité et son peu de rancune aussi.
Il aime le théâtre comme eux, donc de la bonne façon. Comme eux il invente sa vie à mesure qu'elle s'écoule. Enfin, comme eux, il s'épuise à des douleurs que nous autres, "hommes faits", ne pouvons comprendre. Mais, au nom du ciel, n'en sourions pas.
J. KESSEL.