DU POINT DE VUE DE SIRIUS
Distinguons...
Il est fort question, depuis quelque temps, des rapports du fisc avec ces fameuses classes libérales qui, parait-il, échappaient aux rigueurs qui s'abattent brutalement sur les autres professions. Je conviens volontiers que l'égalité doit régner devant l'impôt et que tout le monde doit payer, les artistes comme les commerçants, les écrivains comme les industriels. Mais... Mais un littérateur connu m'a confié, l'autre jour :
- Voilà. Pendant vingt-cinq ans et plus de mon existence, j'ai trimé comme un nègre. J'ai écrit volume sur volume, lancé chaque année un roman retentissant. Hélas! en dépit d'une publicité savante, mes ouvrages demeuraient sans lecteurs. C'est à peine s'ils arrivaient à tirer à deux ou trois éditions et à me donner juste de quoi ne pas mourir de faim. Cependant, je les avais soignées, fignolées, mises et remises sur l'établi, ces productions de mon esprit.. Des mois et des mois, quelquefois davantage, j'avais dans une œuvre versé le meilleur de moi-même. Résultat: la gêne, l'affreuse gêne, l'obligation de pondre de la copie à droite et à gauche pour pouvoir joindre les deux bouts. Vous voyez ça ?
- Si je vois. Vous n'êtes pas le seul dans ce cas.
- En effet. Mais je continue. Tout à coup...
- Tout à coup ?...
- Voilà qu'un de mes romans, le plus mauvais d'ailleurs, car j'étais passablement dégoûté, s'enlève comme des petits pains. Dix mille, vingt mille, cent mille, deux cent mille... Pourquoi? Je n'en sais rien. La faveur du public va à certains bouquins sans qu'on puisse en comprendre les raisons. Mais que m'importait. C'était enfin, l'aisance entrant dans mon foyer, le pain de mes vieux jours assuré, vingt-cinq ans d'efforts opiniâtres et de sacrifices aboutissant au succès... Soudain...
- Soudain ?...
- Voilà le fisc qui intervient. Et le fisc de me dire: « Mon cher monsieur, vous avez, cette année, récolté près de deux cent cinquante mille francs. Vous allez me faire le plaisir de m'en laisser à peu près soixante-quinze mille. Et plus vous gagnerez plus je vous prendrai ». Ce raisonnement est idiot. Ces méthodes sont absurdes et infâmes. Car, tout de même, mon labeur antérieur; qu'en font-ils ? Et mes livres non vendus? Et mes années de misère et de dur travail ? Alors; parce que logiquement je cueille le bénéfice d'une vie entière consacrée au travail, on m'en arrache brutalement plus du tiers! Voyons! quoi de plus injuste et de plus abominable?
- Il me semble, cependant, qu'il vous en reste un peu.
- Un peu... vous appelez ça un peu... Mais, malheureux si mon prochain roman tire à trois cent mille, on va me voler cent cinquante mille francs là-dessus. C'est une véritable ignominie. C'est une escroquerie ! C'est de la sauvagerie !....
Et mon écrivain, rouge de fureur, m'a tourné le dos. Alors j'ai réfléchi et je me suis dit que, peut-être, il n'avait pas tout à fait tort.
Seulement je m'en tamponne le coquillard, attendu que mon prochain volume ne tirera pas à trois cent mille, même si le mille se compose de deux cent cinquante volumes, comme c'est la règle.
Victor MERIC.