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Le Figaro littéraire - 23 août 1925

Le Figaro Supplément littéraire du 1925 08 23

L'amitié chez Guy de Maupassant

La polémique, plus vive que jamais, engagée au sujet de la détermination précise du lieu de naissance de Guy de Maupassant, n'empêchera pas cependant l'inauguration du monument à la mémoire de ce dernier, le 6 septembre prochain, sous les ombrages de Miromesnil.
La manifestation, toute familiale dans sa simplicité, provoquée par les admirateurs de l'écrivain, sera peut-être aussi en quelque sorte une réhabilitation. Car Maupassant n'a pas que des fidèles, pour lesquels la lecture de ses œuvres provoque un charme toujours nouveau.

En dehors de certains critiques qui se piquent de ne pas "aimer son genre" et qui le discutent âprement encore, l'auteur de "Une Vie" a été accusé, certainement à tort, de ne pas connaître les joies de l'amitié. On a cru qu'il se glorifiait de dresser la statue de l'égoïsme dans son cœur.
Il suffirait cependant de rappeler les excellentes relations qu'il entretint avec beaucoup de camarades de jeunesse, entre autres avec Robert Finchon, bibliothécaire adjoint de la ville de Rouen, qu'il a désigné sous le nom de "La Toque" dans la nouvelle "Mouche", publiée en 1890, à la suite de "Inutile Beauté". N'avait-il pas plaisir à fréquenter les ateliers de Maurice Leloir et du peintre Becker, lorsqu'il ne donnait pas rendez-vous à ses familiers dans la villa des Vergnies, à Etretat ?

Cependant, Octave Mirbeau, dans une lettre à Claude Monet, apprenant la catastrophe dans laquelle avait sombré la raison de l'écrivain, osait déclarer: «Depuis que je sais ce drame, j'ai toujours à l'esprit ces paroles de Saint-Just: «Celui qui n'a pas eu d'amis sera mis à mort».
Et jamais Maupassant n'a rien aimé, ni son art, ni une fleur, ni rien ! C'est la justice des choses qui le frappe! Mais c'est horrible ! oui. Aimons quelque chose pour ne pas mourir, pour ne pas devenir fous! Mais je crois que ce n'est pas à nous de nous donner des conseils, car si jamais nous devenons fous, ce sera d'aimer trop de choses.

Le "jamais" de Mirbeau paraîtra sans doute excessif, surtout après la lecture de la lettre inédite qui suit, appartenant à la collection de M. Ch. Peliot. Elle est de nature, en tout cas, à modifier bien des opinions, d'autant qu'elle est adressée par Guy de Maupassant à Octave Mirbeau lui-même. Elle ne porte ni indication de lieu, ni date:

Mon cher ami,
Veux-tu venir déjeuner avec moi vendredi et nous causerons.
Je n'ai jamais dit du mal de toi. Tout ce que j'ai pu faire, et je l'ai fait assurément, c'est de regretter vivement et sincèrement, comme je le fais encore, que tu n'emploies point à une besogne plus durable un talent très ardent et très réel.
Au point de vue même de ce talent, j'ai dit et répété partout, en toute occasion, que tu étais un des plus intéressants et des plus foncièrement doués des journalistes contemporains. La seule réserve que j'ai faite encore ne concernait que la mobilité de tes impressions.
Maintenant, si tu trouves quelqu'un qui ose me répéter une chose blessante quelconque dite par moi sur toi, je serai bien aise de le rencontrer. Mets au pied du mur les aimables camarades qui t'ont renseigné et tu verras quelles seront leur assurance et leur conduite. Je te serre cordialement la main.
G. DE MAUPASSANT.

Qui se fâcherait de reproches dictés par le souci de la renommée littéraire d'un camarade de plume! Mirbeau, qui ne fut pas, en effet, toujours pondéré dans ses attaques, ne pouvait qu'être honoré, au contraire, d'une amitié si loyale et si franche. Il semble précisément n'avoir point pardonné à Maupassant cette franchise, ou n'avoir pas sondé la profondeur des sentiments de ce dernier.
Cette lettre, cependant, suffirait à prouver que la légende d'un Maupassant égoïste est encore de celles qu'il faut rayer de l'histoire littéraire. Il tenait trop à ses amitiés pour les sacrifier de gaîté de cœur sur l'autel de l'indifférence ou du mépris. Il eut assez à souffrir de sa sensibilité exagérée pour qu'on lui enlève cette précieuse vertu de l'amitié, dont la pratique a servi si hautement les écrivains et poètes de tous les temps, et dont Maupassant, le premier, a connu les heureux bienfaits en maintes circonstances.

Ed. Spalskowski,

Octave Mirbeau 

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