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L'Écho de Paris - 23 août 1925

LÉcho de Paris 1925 08 23 art 03 l'Angleterre face à la Chine LÉcho de Paris 1925 08 23 Page 03

L'Angleterre en face du Sphynx chinois

La presse anglaise suit avec une croissante inquiétude les événements de Chine. En interdisant l'accès des ports chinois aux navires britanniques, les autorités de Canton portent au commerce anglais un coup que l'Angleterre n'est pas d'humeur à accepter, ni ses intérêts ni son prestige ne le lui permettent. D'autre part, les difficultés de la situation et la crainte de mettre en mouvement l'énorme masse chinoise lui imposent une prudence extrême.
Elle peut aujourd'hui mesurer les conséquences de l'initiative qu'elle a prise quand, pour complaire aux Américains, elle a dénoncé l'alliance du Japon. Elle essaie bien aujour- d'hui de la ranimer, profitant de la commune proscription qui enveloppe ses propres navires et ceux de son ancienne alliée. Mais un grand peuple, comme le peuple japonais, garde, sous la courtoisie orientale, le long souvenir des injures comme des bienfaits, et ceux qui connaissent son âme savent qu'il n'oublie jamais.
D'ailleurs les circonstances actuelles ne suppriment pas les divergences profondes qui, entre Londres et Tokio, rompirent l'alliance. Par ses Dominions du Pacifique, l'Empire britannique est entraîné vers les Etats-Unis et leur croisade anti-japonaise. Certes, proclamer inévitable un conflit entre l'Amérique et le Japon, c'est céder à un pessimisme qui renforce le péril en le dénonçant. On montre, en quelques traits sommaires, les Japonais à natalité débordante resserrés chaque jour davantage dans leurs iles, tandis que, sur tous les rivages du Pacifique, des populations clairsemées leur interdisent d'immenses territoires qu'elles exploitent sans les remplir. On en conclut qu'entre ces forces opposées le heurt est fatal.
Ces prétendues nécessités n'existent point: un problème n'est pas forcément insoluble parce que nous ne lui apercevons pas de solution. Mais, ces réserves faites sur l'avenir, il reste qu'aujourd'hui la politique japonaise et la politique américaine s'opposent sur bien des points. La Grande-Bretagne, qui a délibérément adhéré à l'une, ne peut s'appuyer sur l'autre.
Aussi bien, entre le Japon et l'Angleterre, y a-t-il, en Chine même, opposition directe. Le marché chinois est indispensable aux Japonais, que leur surnatalité contraint à l'industrie; mais ils sentent le danger d'employer la force pour s'y maintenir. Malgré la réputation de hardiesse que leur a value leur guerre de 1905 contre le colosse russe, alors si redouté, ils sont patients, presque timides, et ne se décident à un coup d'audace qu'après avoir épuisé tous les autres moyens. La communauté de culture qui les rattache à la Chine les pousse aussi à éviter tout ce qui rendrait les deux peuples irréconciliables. Ils ne veulent point se compromettre avec les Anglais.
Ainsi Ceux-ci ne peuvent faire fond sur la nation qui est, comme eux, particulièrement visée par l'agitation actuelle. Quant aux Américains, le langage du sénateur Borah montre que beaucoup d'entre eux n'hésitent pas à soutenir le nationalisme chinois dans sa campagne contre l'exterritorialité et les abus des patrons étrangers. Cette attitude leur permet, suivant une habitude. qu'en France nous qualifions d'hypocrisie, de faire servir à leur intérêt national et à l'élimination de leurs concurrents, de louables maximes d'humanité et de justice. Quant à la Russie, sa tradition impériale et ses principes actuels s'unissent pour faire d'elle, en Chine comme dans tout l'Orient, l'ennemie acharnée de l'Angleterre. Tous les dangers de cette situation sont connus à Londres. On y voit les communistes de Canton faire appel, contre l'Angleterre, aux nationalistes de Pékin, et cette Chine, qui apparaît anarchique et inorganisée quand il s'agit d'y faire régner l'ordre par l'intermédiaire de l'autorité centrale, tendre, au contraire, vers T'unité quand il s'agit de résister à l'étranger. Le dilemme pour les Anglais est tragique. Ne rien faire, c'est sacrifier sans retour leurs immenses intérêts commerciaux, et, par contre-coup, ébranler leur domination dans tout l'Orient. Agir, c'est entreprendre une tâche dont nul ne peut à l'avance mesurer l'ampleur et courir le risque de fortifier l'emprise de Moscou sur la Chine.

MAURICE TURPAUD.

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