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Le Figaro Littéraire - 23 août 1925

Le Figaro 1925 08 23 art 02 01 le rail centenaireLe Figaro Supplément littéraire du 1925 08 23 Page 02

Le rail centenaire

Imaginons l'étonnement de nos petits-fils lorsqu'il leur sera donné d'assister, environ l'an 2000, à une exposition rétrospective de l'aviation. Devant les premiers types d'avions, tels que la frêle Demoiselle de Santos-Dumont, nous pouvons nous représenter leur curiosité amusée. Elle ressemblera à celle que nous éprouvons aujourd'hui, lorsque s'évoquent à notre esprit les débuts du chemin de fer.
Ils datent, cette année, d'un siècle tout juste. Et l'on vient de célébrer, en Angleterre, ce centenaire par une exposition qu'inaugurèrent le duc et la duchesse d'York. Elle eut lieu aux environs de Darlington, petite ville minière du comté de Durham. C'est là qu'en 1825 une locomotive traîna, pour la première fois, une file de wagons, devant quelques spectateurs plus étonnés que convaincus. La rétrospective organisée pour commémorer ce great event groupa, il y a quelques semaines, d'antiques machines à hautes cheminées à côté des puissantes locomotives modernes, roulant sur des roues de deux mètres de diamètre. Et ce fut un saisissant rapprochement que celui des «monstres du rail», portant dans leur tender six tonnes de charbon, et des machines ancêtres qui pesaient en tout et pour tout quatre tonnes et roulaient à l'allure de 22 kilomètres à l'heure.
Devant ces primitives machines qui marquèrent l'avènement du règne de la vitesse, et qu'Alfred de Vigny comparait à des «taureaux de fer soufflants et beuglants», les contemporains éprouvèrent-ils la même impression de surprise émerveillée qui accueillit, de nos jours, les débuts de l'aviation? Il s'en faut, et de beaucoup.
En Angleterre comme en France, l'établissement des chemins de fer se heurta à d'incomparables résistances. Non contents d'avoir fait momentanément rejeter par le Parlement britannique le bill qui devait consacrer la concession de la ligne Manchester-Liverpool, les maîtres de poste anglais empêchèrent les ingénieurs de procéder au tracé de la ligne. Il fallut travailler de nuit. Une active propagande fut menée contre les chemins de fer. Des caricatures populaires représentaient la joie des chevaux sans travail, la détresse des agriculteurs ruinés par la mévente des foins, et jusqu'à l'exode des poules désertant les basses-cours empestées de fumée.
Chez nous, même opposition. Thiers ne voit, dans la nouvelle invention introduite en France, en 1828, par Marc Séguin, qu'un «jouet de luxe». Arago est d'avis d'attendre les résultats des premiers essais tentés à l'étranger. Il déclare le plus sérieusement du monde que le transport des soldats en chemin de fer «ne pourrait que les efféminer»! Et c'est lui encore qui, lorsque vint en discussion, en 1836, l'établissement du tunnel de Saint-Cloud, sur la ligne Paris-Versailles, s'opposa énegiquement au projet, sous prétexte que les tunnels risquaient de donner aux voyageurs «des fluxions de poitrine, des pleurésies, des catarrhes» ! Il démontrait, avec insistance, les pertes que ferait subir au pays la diminution des frais de transit pour les marchandises étrangères plus de deux millions de francs, enlevés chaque année aux commissionnaires, rouliers, aubergistes, marchands de chevaux et charrons.
Les défenseurs du chemin de fer faisaient eux-mêmes force réserves. «J'ai toujours déclaré, disait l'un d'eux, Jaubert, que les canaux, les rivières et les routes constituent le nécessaire, les chemins de fer ne pouvant être considérés que comme un luxe, le beau luxe d'une civilisation avancée.»
Les écrivains, les artistes furent-ils du moins plus clairvoyants? On serait tenté d'en douter, en constatant le peu d'attention qu'ils accordèrent tout d'abord à cette prodigieuse invention, qui bouleversait tant d'habitudes. Alfred de Vigny fut l'un des rares à la célébrer. Est-il besoin de rappeler les vers de l'admirable Maison du Berger qui chantent «la vapeur foudroyante»? Encore le poète n'admettait-il le progrès qu'en regrettant l'attrait du voyage d'autrefois :

On n'entendra jamais piaffer sur une route
Le pied vif du cheval sur les pavés en feu.
Adieu, voyages lents, bruits lointains qu'on écoute,
Le rire du passant, les retards de l'essieu,
Les détours imprévus des pentes variées,
Un ami rencontré, les heures oubliées,
L'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu.

Nous qui devons nous contenter, selon l'expression du poète, du «chemin triste et droit de la science», et qui serions quelquefois tentés, dans nos wagons d'express bondés, de regretter à notre tour les diligences du vieux temps et l'imprévu de leur itinéraire, comment ne reconnaîtrions-nous pas que nous devons du moins au chemin de fer un goût du voyage qu'ignoraient nos aïeux? C'est Balzac qui constatait, dans Honorine, que «les Français ont autant de répugnance que les Anglais ont de la propension pour les voyages». Et il en donnait pour raison qu il est extrêmement difficile de retrouver, loin de la France, les charmes de la France». Il estimait que le Français. à l'étranger,«se dessèche comme un arbre déplanté ».

Ce n'est plus tout à fait l'avis de nos écrivains voyageurs. Tous, de Pierre Loti à Claude Farrère, nous ont dit le tout-puissant attrait de ces dépaysements passagers. Mais tous, aussi, ont plus ou moins confirmé cette juste remarque de Jules Claretie: « On voyage pour se fuir. L'habitude est à la fois ce que l'homme subit le plus docilement et semble détester le plus. Se fuir! C'est une impression qu'on éprouve plus pleinement à bord d'un grand paquebot cinglant vers le large qu'entre les quatre murs d'un wagon de première classe. Aussi les plaisirs de la traversée ont-ils été plus souvent décrits que ceux du départ en rapide. Est-ce à dire que le voyage en chemin de fer soit sans imprévu et sans charme? Rostand, dans un de ses plus beaux poèmes, nous a dit l'émotion du mobilisé qui, par la vitre de son wagon, voit défiler toute la France. Et Robert de Flers et Caillavet ont noté le charme du décor toujours renouvelé :
« Quand on traverse un pays en chemin de fer, écrivent-ils, on a l'impression d'être le centre de ce pays, et que les deux horizons de droite et de gauche ne sont que des toiles passagères, que des machinistes cachés déroulent à notre intention. Décor changeant qu'attriste à nos yeux plus d'une ombre : l'affluence des jours de fête, les embouteillages qui ont fait dire à un spirituel revuiste que « partir, c'est rester un peu». Et aussi cette froideur renfrognée des compagnons de voyage. «En wagon, disait Nadar, il n'y a pas d'amis : il n'y a que des coins.
N'empêche que, l'heure des vacances venue, nous ayons tous hâte de retenir le nôtre. Les chemins de fer sont de ces progrès contre lesquels nous pestons souvent... et dont il nous serait pourtant impossible de nous passer.

Charles Clerc.

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