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Le Figaro Littéraire - 04 octobre 1925


Le Figaro littéraire 1925 10 04 Dela place du Panthéon au Panthéon

Le Figaro littéraire 1925 10 04 Page 2

De la place du Panthéon au Panthéon

On va, au prochain pèlerinage à Médan, inaugurer une plaque commemorative sur la maison donnée à l'Assistance publique par Mme Emile Zola avant sa mort.

La distance n'est pas grande, néanmoins il a fallu, pour la franchir, toute une existence de labeur, de talent, de courage. Se souvient-on de l'anecdote contée jadis ici même, au commencement d'un de ses articles sur Zola ? La scène se passe sur la place du Panthéon. Il fait un froid atroce; un jouvenceau pâle, aux longs cheveux noirs, aborde une grisette. du Quartier Latin qui l'attend depuis une heure.
- Eh bien ? demande la jeune fille.
- Rien! Je n'ai trouvé aucun ami...
- Mais je n'ai pas déjeuné, et il est cinq heures...
- Ni moi.
- Alors, nous n'allons rien manger aujourd'hui ?
Le jeune homme reste un moment pensif, puis, obéissant à une résolution soudaine, en pleine place du Panthéon, par dix degrés de froid, il ôte sa redingote, la tend à la jeune femme et :
- Porte cela au clou et achète le dîner.
Puis il regagne, en manches de chemise, sa chambre d'hôtel garni.
Le temps n'a pas gardé le souvenir de la grisette, l'amoureux s'appelait Emile Zola.
A quelques jours de cela, il débutait dans un journal de la rive gauche, le Travail, dont Clemenceau, alors étudiant en médecine, était le directeur, Germain Casse le gérant et où collaboraient Pierre Denis et Jules Méline; il y eut en tout neuf numéros, et le dernier, daté du 2 mars 1862, contenait cet avis äux lecteurs : « Trois de nos collaborateurs, MM. Carré, Clemenceau et Tauba, ont été arrêtés lundi. Nous ne pouvons faire aucune réflexion sur ce fait, mais nous tenons à le constater...» Lorsque ces jeunes hommes déambulaient rue Soufflot, quelle Mme de Thèbes de ce temps leur aurait prédit, à l'un, employé chez Hachette à cent francs par mois, que son corps serait porté dans les caveaux « Aux grands hommes la Patrie reconnaissanté », et à l'autre, simple carabin, qu'il assisterait à cette cérémonie comme président du Conseil ? De la place du Panthéon au Panthéon la distance était franchie.
Du reste, le tribun et le romancier s'étaient retrouvés dans l'intervalle, et j'en fus le témoin.
Un soir de janvier 1898, exactement le 12 du mois, je venais, rue Montmartre, corriger mes épreuves d'un roman, "Par étapes", qui paraissait en feuilleton dans le journal de Clemenceau et Vaughan; après le brouhaha des tirages du soir, le quartier était un peu plus calme, les camelots dispersés aux quatre coins de Paris, mais dans les rédactions, on s'activait à préparer les feuilles du lendemain, et les lumières de l'immeuble numéro 142, maison à quotidiens de nuances diverses, prouvaient que la ruche politique était en plein travail.
Comme j'allais pénétrer dans le vestibule obscur, encombré de gros rouleaux de papier, je me heurtai presque à un passant qui, arrêté le nez en l'air, déchiffrant les enseignes, semblait chercher quelque chose; je regardai et quelle fut ma surprise de reconnaître Emile Zola.
- Cher maître...
- Je voudrais aller à l'Aurore, savez- vous où cela se trouve?
- J'y monte, permettez-moi de vous guider..
Et par l'escalier tortueux, aux marches usées par le va-et-vient perpétuel, nous montâmes lentement en causant de choses et d'autres. Je ne me doutais pas, je l'ai su plus tard, qu'il avait dans sa poche, ce soir-là, sa célèbre lettre : J'ACCUSE. Aujourd'hui, l'homme a sa statue et l'on grave une inscription sur sa maison de campagne.

Si l'on voulait, comme on le fait pour certains, situer les différentes «stations» de la vie, on pourrait aussi mettre une plaque sur son ancienne demeure de la rue de Boulogne, aujourd'hui rue Ballu ; installation modeste, avant les grands tirages et la somptueuse bricabracomanie de la rue de Bruxelles; là, le salon, cabinet de travail tout à la fois, était une grande pièce à deux fenêtres, à l'ameublement sévère, aux tentures sombres; les rideaux étaient des bandes de chasuble appliquées sur de la dentelle ; aux murs, des tableaux très modernes de Berthe Morisot, Pissaro, Cézanne; sur le panneau principal, le portrait par Manet, maintenant au Louvre; près de la cheminée, une vue d'Aix, le canal Zola, construit par le père de l'écrivain, un ingénieur de mérite; deux bibliothèques Louis XV, un piano, des feuillages, des oiseaux; sur le bureau méthodiquement rangé, un presse-papier fait d'un Christ en croix, vieil ivoire jauni et patiné par lé temps.
C'est là qu'il achevait le Rêve, paru pour la première fois dans la Revue illus- trée (vous en souvient-il, ô René Baschet)
- Le Rêve, me confiait-il alors, était prévu dans ma série d'oeuvres, et il vient très naturellement après la Terre, c'est en quelque sorte un repos intellectuel pour moi. Après l'Assommoir, j'ai écrit Une page d'amour; après Germinal, l'Œuvre; après la Terre, le Rêve; mon livre se rattache à la Faute de l'abbé Mouret, il est un peu moins romantique, cependant, plus de psychologie à la place de cet hosanna de nature, les images saintes suppléant les verdures, les fleurs, les parfums.
Les fleurs, il en avait mis beaucoup à Médan, cette villégiature qu'il avait agrémentée avec sollicitude; elle était sa création, elle avait grandi avec son succès. A l'habitation embryonnaire, trois fenêtres et un bout de jardin, 9.000 francs d'achat, il avait ajouté une aile par-ci, un donjon par-là, puis une sorte de parc, des serres, des communs, une ferme. Il y passa des hivers à travailler; lui aussi, il y possédait des souvenirs; un jour que, guidé par lui, après déjeuner, je montais à sa suite un escalier étroit, coudé, zigzaguant:
- Voici la première maison, m'expliqua- t-il. je l'ai laissée telle que je l'ai trouvée ; du reste, ma mère est morte ici, je n'aurais voulu rien y changer. Une année, j'ai bâti à côté ce cabinet de travail, mais c'était incommode d'y grimper quand des amis venaient, et cependant j'y ai reçu Flaubert, Tourgueneff, Goncourt, Daudet... Alors en bas, à droite de l'entrée, j'ai ajouté cette salle de billard, qui sert aussi de salon, où l'on se tient habituellement.
Il aimait ainsi à faire le tour du propriétaire, et ses débuts de misère l'autorisaient à la fierté de son luxe acquis à coups de chefs-d'œuvre. Haut comme un atelier de peintre, une immense baie ouverte sur le plein air de la campagne, une loggia servant de bibliothèque et, sous un lustre de milieu, une grande table avec un fauteuil magistral d'autrefois; c'était là qu'il travaillait, parmi des triptyques de primitifs, des hommes d'armes, des panoplies, des vieilles étoffes, des vitraux ; dans toutes les pièces d'ailleurs se trouvaient des rétables, des lanternes, des statuettes de procession, des images de saints, des ex-voto, un encombrement de vieilleries, tout cela accumulé pour se faire un décor à son existence, son romantisme d'instinct aiguillé sur les choses d'église du moyen âge, et je me rappelle une définition que m'a faite Alexandre Dumas fils: « Zola, une locomotive 1830 restée en gare ! » De tout cela, il ne subsiste que la maison, dont la destination a été changée; le soir, à l'heure des fantômes, il semble l'habiter encore, du moins en effigie, à cause du buste sculpté par José de Charmoy et placé sur la terrasse; il renaît à nos yeux dans ce bloc de granit, les caractéristiques de sa physionomie saillent superbement, le front bossué, le nez et le menton volontaires, la lèvre lippue sous la barbe coupée court, les cheveux rejetés en arrière, les yeux un peu clignants de myope; la puissance de l'écrivain, la robustesse tassée de l'homme, son entêtement admirable, sa vitalité intense sont bien exprimés par cette masse lourde taillée à grands coups.

Maurice Guillemot.


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