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La Presse - 04 octobre 1925


La Presse 1925 10 04 Le féminisme La bonne vieille galanterie française s'en va

La Presse 1925 10 04 Page 01

LE RESPECT S'EN VA...
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La bonne vieille galanterie française s'en va. Dans toutes les classes de la société les femmes se plaignent qu'on n'a plus d'égards pour elles, et que les hommes deviennent de plus en plus grossiers, de plus en plus mufles, de plus en plus « sans gêne ».
Elles ont raison de se plaindre, mais peut-être serait-il juste qu'elles se rendissent compte que c'est un peu leur faute.
La femme d'aujourd'hui, qui essaye de s'affranchir le plus possible, a comme une honte de sa faiblesse; elle ne veut plus qu'il soit question d'infériorité; le terme « sexe faible » la froisse profondément; elle adopte des allures de garçon, elle tâte de tous les métiers, même de ceux qui semblaient l'apanage exclusif de l'homme. Elle veut voter, elle fume de plus en plus, elle envahit les coiffeurs où il n'y a pas de salons pour dames, elle va au café, elle joue à la belote; aucun sport ne lui est interdit, pas même les plus violents, elle 'dévisage n'importe qui avec insolence, elle vous dit « m.... » pour un rien, et elle vous envoie dinguer avec une autorité et sur un ton que bien des hommes lui envieraient.
Ah! mais...
C'est très joli, mais comment voulez-vous alors conserver les belles manières du XVIII° siècle avec des êtres qui méprisent tout ce qui est douceur et charme. On n'est plus tenté d'être aimable envers des dames qui prennent pour de la pitié ou de la condescendance ce qui n'est qu'une simple marque de politesse ou de respect.
Du respect, elles n'en veulent plus, et ne peuvent plus en engendrer. On respectait une passante aux allures réservées, le cheveu court et la jupe de Sablaise ne commandent plus de retenue. Offrez votre place dans le métro ou l'autobus à une femme; c'est à peine si elle vous dira merci; l'une trouve ça tout naturel, l'autre que c'est ridicule, une troisième que c'est vexant.
Jadis une vieille dame, à l'offre de votre siège, vous répondait par un Vous êtes bien aimable, monsieur » qui vous récompensait. Aujourd'hui, elle vous bouscule en marmonnant : C'est pas trop tôt.
D'ailleurs y a-t-il encore des vieilles dames, de nos jours ? Non. La race exquise des grand'mères à cheveux blancs tend à disparaître. Tant pis.
Par contre, une autre race croît chaque jour, celle de la femme chauffeur. Avez-vous jamais circulé en auto aux côtés d'une femme qui tient le volant? C'est un curieux spectacle. Les chauffeurs, c'est tous des salauds », vous disent-elles. «Il n'y en a pas un qui vous laisserait passer. Ce sont des voyous, etc...» Et alors, quand après avoir provoqué mille encombrements elles se font interpeller par l'un d'eux, il faut les voir piquer une crise, se pencher en dehors de la portière, et vociférer des injures à faire pâlir d'envie un charretier.
- Ces gens-là, expliquent-elles, si on ne leur répond pas, on est foutu.
Mais non ! C'est justement parce que vous leur répondez qu'ils vous insultent. Une femme qui sort de son caractère n'inspire plus d'égards. L'arme de la femme qui commande le respect ce n'est pas la violence, c'est la réserve. Si quelqu'un vous bouscule dans la rue, et que vous le traitez de « Figure de crétin» ou de « Bougre de malotru », vous êtes perdue, madame. Il ne s'excusera pas, au contraire, et vous risquez une méchante apostrophe, sinon un mauvais coup. On n'apaise pas une brute par des invectives; on le fait d'instinct se repentir, quand il voit ces larmes pointer dans les yeux d'un être plus faible que lui qu'il a meurtri. Si vous lui donnez l'impression qu'il a devant lui un égal, pourquoi voulez- vous qu'il se gêne?
Le Monsieur qui est dans votre compartiment ne vous demande plus l'autorisation de fumer parce qu'il sait que vous fumez comme lui. Le Monsieur qui raconte des histoires lestes n'attend plus que vous soyez sortie pour les dire, puisqu'il sait que vous en connaissez de plus raides que les siennes. Le Monsieur qui est devant vous au guichet d'une poste ne vous offrira pas de passer avant lui, parce que vous avez déjà essayé de le faire en le bousculant. Le Monsieur qui vous fera de la peine ne s'excusera pas, ne demandera pas son pardon, puisque vous avez pris pour habituce de garder vos yeux secs pour avoir l'air plus forte.
Que de malentendus, que de mésententes qui découlent simplement du fait que la femme du vingtième siècle ne veut plus se conduire comme une femme, et trouve offensant d'être protégée. La vieille galanterie française s'en va... Elle s'en va parce qu'il n'y a plus d'attrait à se conduire élégamment avec un élément féminin qui est en passe de perdre sa douceur et toute sa grâce. Elle s'en va non pas parce que l'homme est plus méchant, mais bien parce la femme est moins gentille. L'Eve de 1925 ne sait pas ce qu'elle perd en voulant gagner des échelons. Elle veut lutter « d'homme à homme » ? Elle était bien plus forte quand elle était plus faible.

SERGE VEBER.


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