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Le Petit Journal Illustré - 04 octobre 1925


Le Petit journal illustré 1925 10 04 Cinq détectives -un-

Le Petit journal illustré 1925 10 04 Cinq détectives -deux-

Les Cinq Détectives par GABRIEL BERNARD
CHAPITRE XV (Suite)
Le film est achevé

RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a disparu mystérieusement le jour même de son mariage, à Paris, avec le baron de Champval. Après que la police officielle eût échoué dans ses recherches, Phips fait appel à cinq détectives privés. L'un d'entre eux, Bob, croit avoir découvert la jeune fille dans นท monastère d'Espagne et l'enlève en automobile grâce à une complice qui a endormi Constance du sommeil hypnotique. Un autre, Jonas, la rencontre dans un studio cinématographique, aux Etats-Unis.

Et puis, Jonas n'avait pas tardé à manifester un intérêt prodigieux pour les moindres détails de l'industrie cinématographique. Le détective ne tarissait pas d'éloges sur le génie organisateur du « Roi de l'Ecran ». Enfin, la veille du jour où miss Constance Phips serait libre de quitter le « Studio du Désert » arriva. Ce délai était aussi celui qui avait été fixé à Jonas.
A la vérité, T.-P. Bicklehope aurait bien voulu retenir sa grande star, car il avait médité de lui organiser une rentrée triomphale à San Francisco, cérémonie qui eût coïncidé avec la révélation de sa personnalité et déclanché la dernière attaque de la publicité destinée à lancer le film sur tous les marchés du monde.
Or, miss Constance Phips vint trouver T.-P. Bicklehope et lui tint ce langage:
- Je vous prie de bien vouloir mettre dès demain matin une auto à ma disposition. Vous n'avez plus besoin de moi puisque je viens de tourner ma dernière scène. Je partirai demain.
T.-P. Bicklehope ne cacha pas sa déception et supplia miss Constance Phips de participer à la fête-réclame qu'il avait imaginée.
La star fut irréductible.
- Vous avez eu tort, dit-elle au Roi de l'Ecran, de ne pas me prévenir de votre intention. J'aurais pris mes dispositions en conséquence. A présent, c'est impossible, Aucune clause du contrat qui me lie à vous ne m'oblige à faire ce que vous me demandez. Je m'empresse d'ajouter qu'avisée à temps, j'aurais volontiers accédé à votre désir. Mais, malgré toute ma bonne volonté, il faut que je parte.
T.-P. Bicklehope eut beau offrir des milliers et des milliers de dollars supplémentaires à miss Constance Phips, celle-ci ne se laissa point fléchir.
Il apparut à T.-P. Bicklehope que la résolution de miss Constance Phips tenait à des raisons de sentiment, et il n'insista plus.
Au reste, qu'y avait-il de surprenant à ce que la mariée disparue le jour de ses noces eût au cœur un grand amour environné de mystère ?
Cette hypothèse était indiquée dans le scénario du fameux film; il était logique, sinon certain, que cette hypothèse fût exacte vu le plan de la réalité.
Miss Constance Phips venait à peine de sortir du cabinet de T.-P. Bicklehope, lorsque Jonas se fit annoncer. Le détective qui ne ménageait pas les témoignages d'admiration à T.-P. Bicklehope, était maintenant dans les meilleurs termes avec le grand manager cinématographique.
- Je viens de me faire « remballer » dans les grands prix par miss Constance Phips, dit Jonas d'un air contrit. Je suis allé la trouver ce matin et j'ai essayé de lui faire comprendre que son devoir était de revenir avec moi auprès de son père et de son époux. Elle n'a rien voulu savoir. Dans ces conditions, je vais renoncer purement et simplement à remplir ma mission jusqu'au bout. Et je vous demanderai deux services le premier consiste à me permettre de partir aujourd'hui au lieu de demain... Accordé, dit T.-P. Bicklehope.
La seconde prière que je vous adresse poursuivit Jonas, c'est celle de me donner l'adresse ou les adresses exactes de miss Constance Phips. Comme vous devez, certainement, correspondre encore avec elle, il vous est facile de me renseigner... T.-P. Bicklehope leva les bras en l'air.
- Hélas! s'écria-t-il, vous me demandez une chose impossible... Mon contrat avec miss Constance Phips expire aujourd'hui. Elle a décidé de partir demain, et j'ai compris qu'elle a décidé aussi de disparaître de nouveau... J'ai fait une sottise en ne l'obligeant pas, par ce contrat, à demeurer à ma disposition jusqu'à la première projection publique du film...
Et T.-P. Bicklehope rapporta à Jonas la visite que venait de lui faire l'extraordi- naire star.
- Dans ces conditions, dit Jonas, je vous vois, monsieur Bicklehope, en aussi mauvaise posture que moi-même vis-à-vis de miss Constance Phips. Elle va disparaître de nouveau et Vous serez dans l'impossibilité de correspondre avec elle...
- C'est exactement cela, monsieur Jonas... Et je maudis mon imprévoyance... Mais qui aurait pu prévoir qu'une fois le film tourné, cette jeune personne, qui a décidément un bien mauvais caractère, se déroberait de la sorte ?... Je pensais au contraire, qu'il lui serait agréable de jouer le personnage glorieux que je lui réservais... Mais allez donc faire entendre raison à une jeune Américaine aussi volontaire que miss Constance, lorsqu'elle a un amour au cœur...
- Miss Constance Phips, reprit Jonas, a peut-être comme vous dites, un amour au cœur... Mais je crains surtout que ce ne soit à cause de moi qu'elle ait décidé de s'éloigner et de disparaître... Et vous m'en voyez fort contristé... Car vous m'êtes très sympathique, monsieur Bicklehope, et je suis navré à la pensée que je contrarie vos desseins... Si miss Constance Phips est si pressée de vous fausser compagnie, c'est parce qu'elle veut mettre le plus tôt possible un grand nombre de kilomètres entre elle et moi... moi qui ai émis la prétention de la ramener à son père...
- Vous avez raison s'écria T.-P. Bicklehope en se frappant le front. J'aurais dû faire moi-même ce raisonnement plus tôt... Savez-vous bien, monsieur Jonas, que vous venez de me jouer un vilain tour ....
- Au lieu de vous mettre en colère, monsieur Bicklehope, vous feriez mieux de m'écouter jusqu'au bout. Au lieu de vous venger sur moi de votre imprévoyance, vous feriez mieux de m'aider à empêcher miss Constance Phips de disparaître.
- Qu'est-ce à dire ?
- Donnez-moi le personnel et le matériel nécessaires, et je vous fournirai  les moyens de tourner, avec miss Constance Phips, un second film, pour le moins aussi sensationnel que celui que vous venez de terminer...
Et Jonas se mit à développer sa proposition. Il est à croire que celle-ci intéressa au plus haut point le « Roi de l'Ecran », car le détective demeura encore deux grandes heures dans le cabinet de T.-P. Bicklehope. Quand il en sortit, T.-P. Bicklehope lui tendit cordialement sa grosse patte en lui disant :
Entendu, vieux compagnon !... Si vous réussissez, je vous considérerai comme un fameux gaillard qui vaut mieux que sa mine...
Je réussirai, dit simplement Jonas.

CHAPITRE XVI

Un déjeuner en plein air

Le lendemain matin, de très bonne heure, toute la laborieuse population du «Studio du Désert» s'était massée du côté de l'unique porte de l'enceinte pour assister au départ de la star.
T.-P. Bicklehope, qui semblait ne plus garder le moindre ressentiment à miss Constance Phips, lui avait apporté une magnifique gerbe de fleurs, si volumineuse même qu'on eût de la peine à l'arrimer dans la voiture, une somptueuse 80 chevaux.
Miss Constance parut très touchée de la délicate attention du manager et voulut faire à pied, à son bras, le trajet de sa demeure à la porte de l'enceinte, hors de laquelle l'auto alla se ranger.
Le nombreux personnel du studio, qui ignorait, du reste, la personnalité véritable de la star mais qui savait que c'était une star de première grandeur, fit une ovation à la jolie protagoniste du film sensationnel réalisé dans les conditions mystérieuses que l'on sait.
- Je vois, cher monsieur Bicklehope, dit miss Constance Phips au moment de monter en voiture, que c'est votre propre auto que vous avez mise à ma disposition. Je vous en sais gré. Mais il est bien entendu, n'est-ce pas ? que votre chauffeur et le serviteur qui l'accompagne ne chercheront pas à savoir pour quelle destination je prendrai mon billet à la station du Trampacific Railroad où il va me conduire... J'ai votre parole...
- Vous avez ma parole... Vous l'avez contre mon désir, mais vous l'avez...
- Au reste, ajouta miss Constance Phips en souriant, mon billet ne leur apprendrait pas grand chose, à ces hommes, car je puis modifier mon itinéraire en cours de route... Je veux simplement vous exprimer ainsi ma volonté de reprendre ma liberté absolue...
Miss Constance Phips se tut un instant, puis:
- A propos, reprit-elle, qu'est devenu cet individu qui est venu me relancer jusqu'ici dans le but de me ramener à mon père ?...
- Le détective Jonas ?... Il a renoncé à remplir sa mission et je l'ai autorisé à partir dès hier soir... Je croyais qu'il vous avait avisé de son intention...
- C'est en partie exact... Il a fait hier matin une dernière tentative auprès de moi, tentative aussi vaine que la précédente... Mais j'ignorais qu'il fût parti... C'est un pauvre diable, un besogneux... Entre nous, mon cher directeur, je puis bien vous dire que j'ai eu raison de lui au moyen d'un certain nombre de bank- notes... Il a compris que seul et sans moyens d'action, il ne réussirait point à forcer ma volonté... La somme que je lui ai versée compensera partiellement la prime promise par mon père... et que mon père ne lui paiera jamais. «Un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras», comme dit un proverbe du pays de M. Jonas... A quoi T.-P. Bicklehope répondit :
- Vous avez fait comme cru devoir faire, miss... Ceci ne me regarde pas... Ce qui me regarde, hélas ! c'est que vous ne voulez pas seconder, comme je l'espérais, le grand effort de publicité que j'avais conçu...
- Bah monsieur Bicklehope, je vous revaudrai cela un jour ou l'autre... Nous nous reverrons... J'ai fidèlement exécuté toutes les clauses de notre contrat... Maintenant, comme disent les Françaises, «laissez-moi vivre ma vie»...
Et miss Constance Phips, après avoir mis sa fine petite main dans la formidable paume du businessman, sauta lestement dans l'auto où se trouvait déjà sa camériste.
La voiture démarra majestueusement, saluée par les acclamations des assistants. Ainsi qu'il a été dit dans un précédent chapitre, le «Studio. du Désert» était situé loin de toute voie fréquentée, en plein désert américain.
C'était, à la vérité, une piste plutôt qu'une route proprement dite qui reliait la ville improvisée par T.-P. Bicklehope à Westland River, la station la plus proche ou la moins éloignée du Trampacific Railroad.
Toutefois, si rudimentaire que fût cette voie, elle devait à la configuration même du terrain d'être suffisamment carrossable. La forte auto de T.-P. Bicklehope y roulait sans cahots excessifs. Avant d'atteindre la voie ferrée, miss Constance Phips devait franchir ainsi plusieurs centaines de kilomètres. L'arrivée à Westland River était prévue pour la tombée de la nuit. On devait faire halte vers midi à la lisière d'une forêt, au pied d'une chaîne secondaire dépendant d'un massif des Montagnes Rocheuses. Le voyage s'effectual sans encombre jusqu'à onze heures du matin.
Le chauffeur était un «as du volant». Son compagnon remplissait la fonction de vigie. L'un et l'autre connaissaient admirablement l'itinéraire.
Aux environs de dix heures, l'auto rencontra un convoi de camions automobiles qui transportait du matériel au «Studio du Désert». Puis ce fut de nouveau la solitude.

Gabriel BERNARD.
(A suivre.)


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