| La Presse - 04 octobre 1925 |
REFLEXIONS DU SOIR
La Cordialité américaine
C'est à qui nous donnera l'assurance que nos relations avec l'Amérique n'auront pas à souffrir de l'échec des négociations de Washington. C'est à qui nous dira que l'amitié des deux peuples reste entière après le départ de notre délégation.
Je ne crois pas que le peuple américain nourrisse contre nous des sentiments d'hostilité particulière, parce que des signatures n'ont pas été échangées avant le 2 octobre. Mais je crois que les grands chefs américains ne nous portent pas du tout dans leur cœur et je ne suis pas de ceux qui veulent voir l'âme d'un peuple à travers les politesses convenues des politiciens. Les grimaces des sénateurs pro-allemands de là-bas ne me disent rien qui vaille, même quand elles affectent un petit air gracieux.
Il paraît, au surplus, que la dernière note remise par la trésorerie américaine à nos délégués démontre que le différend est d'ordre technique.
Soit. Mais si le différend est de cet ordre, pourquoi ne pas s'en être aperçu plus tôt ? Quand le gouvernement a fait des propositions de règlement à l'Amérique, celle-ci pouvait fort bien, par la voie diplomatique, nous demander des suppléments d'information nécessaires et nous fournir tous renseignements utiles. Il était plus simple de faire des chiffres sur le papier que de réunir des délégués autour d'un tapis, plus simple de traiter les questions par correspondance que de raccompagner une douzaine de représentants français jusqu'au paquebot en leur exprimant des regrets enveloppés de salamalecs. La visite, on avait toujours le temps de la faire, sans compter que, dans cet ordre d'idées, chacun peut fort bien s'en tirer en demeurant chez soi.
C'est si vrai qu'on laisse, parait-il, entendre à la Maison-Blanche que le gouvernement américain est soucieux de reprendre les négociations au plus tôt par la voie diplomatique et, ajoute un informateur, dans un esprit de réelle cordialité.
Tiens! Tiens! L'esprit qui a présidé à ces dix derniers jours de discussion n'était donc pas cordial ? Les figures de nos délégués n'ont pas plu au grand pontife Borah, pape des experts yankees et grand protecteur de Berlin ? Et faut-il admettre que les mêmes délégués deviendront plus sympathiques quand ils causeront rue de Rivoli !
Cet esprit de cordialité réelle, auquel songe subitement la Maison-Blanche, c'est tout à fait l'esprit de l'escalier. Vous réfléchissez que vous avez été froid avec un ami qui est venu vous voir et soudain vous courez à la porte et vous lui criez du quatrième étage : « Vous savez, cher ami, je vous aime bien et je vous suis tout dévoué. » Mais l'ami est déjà loin et ne vous entend plus...
Qui sait? Tandis que « La France » vogue déjà à pas mal de « milles » de New-York, les plus obstinés adversaires du projet de règlement français sont peut-être encore sur le port, en train de verser d'abondantes larmes (de crocodile, bien entendu) et agitent leurs mouchoirs en signe de détresse dans la direction de la haute mer.
Ah! si c'était à refaire, comme tout s'arrangerait !... Si la délégation française n'avait pas pris ses billets de retour pour le 2 octobre, dernier délai, comme on se serait embrassé sur tombe de La Fayette... Mais, maintenant on va causer avec un esprit tout nouveau, on va rattraper le temps perdu, et l'Amérique va montrer au monde ce qu'elle peut faire quand elle devient réellement cordiale !
ANDRE PAYER
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