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Nouvelles des escales

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Le Figaro Littéraire - 04 octobre 1925


Le Figaro littéraire 1925 10 04 Page 3

Lectures françaises

QUELQUES REVUES
Sont-ils toute amertume et toute mélancolie, ces premiers jours de « rentrée » où, sous les brumes déjà frissonnantes le soleil cache un hésitant sourire? Trop longtemps dispersée par l'été, l'âme se recueille et recommence à se regarder vivre; elle se retrouve face à face avec sa peine peut-être, mais avec tous ses grands espoirs; pour l'aider à renouer le fil des habitudes interrompues, voici le logis quiet où, l'œil mi-clos, rêvent tant de souvenirs, et voici les formes familières des meubles où Mallarmé aimait à croire qu'au symbole des contours s'entremêle la présence amicale de génies apprivoisés et vaguement protecteurs...

MEUBLES D'AUJOURD'HUI
Meubles, compagnons assidus des existences, décor pour la tragi-comédie des gestes quotidiens, serviteurs et pourtant confidents, vous reflétez nos âmes; en vos capricieuses apparences, successivement toutes les époques se mirent. Que nous racontez-vous aujourd'hui de la nôtre? Comme nous, depuis quelque vingt-cinq ans, vous avez subi des changements profonds... A ces métamorphoses, avez-vous, autant que nous, gagné?... Oui, répond hardiment M. Robert de la Sizeranne dans la Revue des Deux Mondes, où il rend compte des visites à l'Exposition des Arts décoratifs ; oui, le « meuble du xx siècle » ou, du moins, celui que ses «créateurs» prétendent à nommer ainsi, mais « que le XXe siècle ne reconnaîtra peut-être pas du tout pour sien », marque un progrès évident : « il échappe au modern style », qui se mit à sévir vers 1900; il a des caractères fort nets:
On peut le définir par ce qui lui manque plutôt que par ce qu'il a. Mais comme son devancier, dit modern style, s'était rendu insupportable, précisément par son exubérance et son indiscrétion, c'est avec un soulagement réel qu'on voit le nouveau se tenir coi, se renfermer dans une silhouette immobile et n'accrocher le regard, ni le pied, ni la main par rien. Tout glisse dessus, sans qu'un accident, un ressaut s'y oppose. Plus de figures sculptées, très peu de motifs en relief. Les motifs, s'il y en a, ne sont point aux angles ou sur les bords, mais bien au milieu, posés comme des cibles ou des bouquets, en clair sur sombre et en incrustation de matières précieuses plutôt qu'en marqueterie de bois. Un peu d'ivoire, un peu de nacre, un peu d'argent, un peu d'étain fait l'affaire. On n'y revient pas. Il y a même des meubles, et des meilleurs, que n'égaie pas cette unique touche. Voilà qui est nouveau. De tout temps, on a ménagé, dans un meuble historié, quelques surfaces unies, des « repos » pour l'oeil, plats sous la Renaissance, bombés sous Louis XV; maintenant, il n'y a plus autre chose. On ne peut dire que ce soit bien divertissant, mais, après les soubresauts et les contorsions du modern style, c'est salutaire. L'oeil fait une cure de repos.
Pour lui plaire, les ébénistes revêtent ces blocs géométriques des bois exotiques les plus rares, que parent des veines somptueuses, où courent des moires, des ondes et des flammes; essences magnifiques, qui ne doivent qu'à la nature leur beauté souvent inattendue... Tout cela, cependant, demande M. de La Sizeronne, suffit-il pour constituer un style vraiment nouveau ? A cette seconde question, il ne répond pas moins hardiment, mais il répond par un « non » énergique, et qui, à d'aucuns, paraîtra bien blasphématoire. Il ose davantage encore : les innovations mobilières de nos ébénistes et de nos artistes décorateurs, il les rattache à la tradition du règne de Louis-Philippe, où triomphaient la ligne droite, et l'acajou, et la sobriété des ornements. Cependant, au temps du bon roi, les meubles étaient commodes; à la plupart de ceux qu'on nous propose, M. de La Sizeranne reproche de ne l'être guère : Les meubles modern style n'étaient pas hospitaliers; ceux-ci le sont trop. On peut bien y entrer, mais on ne peut plus en sortir. Les lits immenses et bas posés à même la terre comme des péniches sur l'eau ou des tubs, les fauteuils en quarts de muids, renouvelés de ceux où s'installaient les buveurs de Téniers ou l'écrivain public du charnier Saint-Innocent, les tables tom-pouce et les tabourets pour culs-de-jatte requièrent de l'occupant des efforts gymnastiques pour se remettre debout sur ses pieds. Ceci serait encore hygiénique, mais ce qui ne l'est pas, c'est que, les lits s'étant effondrés, les fauteuils ayant perdu leurs pieds, le meuble « moderne » n'est plus aéré du tout et nous offre un confort diamétralement opposé à toutes les prescriptions de la science moderne.
A ces inconvénients, auxquels, d'ailleurs, échappent déjà presque toutes les œuvres imaginées par les meilleurs et les plus connus d'entre les artistes modernes, nul doute qu'un peu d'ingéniosité ne découvre de faciles remèdes. Ces meubles somptueux, empreints souvent d'une originale beauté, on les rendra certainement plus pratiques; les rendra-t-on moins graves, moins sévères ? leur prêtera-t-on la grâce d'un sourire ? Mais quoi ! notre époque n'est point tellement gaie: ils la reflètent...


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