| Paris-Soir - 06 décembre 1925 |
DU POINT DE VUE DE SIRIUS
Bébés de chiffons
Une pauvre mère mendiait, l'autre soir, dans la rue. Le temps était froid, l'air humide. Elle tenait sur ses bras, serré contre son sein, un tout petit gosse lamentablement nippé. Pauvre mère ! Pauvre enfant ! Les passants apitoyés s'approchaient. Mais l'un d'eux, plus curieux que les autres, voulut faire risette au bébé. Alors, la mère brusquement, farouchement, se recula.
Le bébé n'était pas un bébé. Pas même une poupée. Quelques chiffons habilement emmaillotés.
La femme spéculait, à l'aide de ce stratagème, sur l'attendrissement des passants.
Mais quelques jours avant, une autre femme, avec un vrai bébé, mendiait elle aussi ! L'enfant, malade, toussotant, fiévreux avait, dans la journée, passé dans les mains des médecins de l'Assistance. On avait conseillé à la mère de le laisser. Celle-ci n'avait voulu rien entendre.
Car son enfant c'était son gagne-pain. Plutôt que de le donner aux docteurs qui l'auraient soigné, et peut-être guéri, elle préféra le promener toute la nuit. «La charité, messieurs, s'il vous plaît!... Pour une pauvre mère!» A l'aube, elle ne tenait plus qu'un cadavre sur les bras.
Elle avait cassé son gagne-pain.
Sans doute, plus tard, si elle ne peut avoir directement un nouvel enfant, elle essaiera de s'en procurer quelque part.
Tout de même, je préfère l'autre, la fausse mère au faux bébé en chiffons.
Car là, du moins, il n'y avait pas de victime. Le tas de linges sales qu'elle collait contre sa poitrine ne connaissait pas la souffrance. Il y avait escroquerie, abus de confiance. Il n'y avait pas torture et assassinat.
Il existe, cependant, des lois de protection de l'enfance. Et les reproducteurs nous rebattent les oreilles avec leurs conseils et leurs invites à la procréation. Si c'est pour un semblable usage que d'affreuses mégères font des enfants, mieux vaut cent fois éviter l'accrochage du spermatozoide aveugle avec l'ovule.
Et ceci en dit long également sur les beautés et les avantages de la famille. Il est des parents qu'il faut surveiller, des parents-bourreaux qui considèrent leur progéniture comme instrument de travail et objet de rapport. Ils sont plus nombreux qu'on l'imagine.
Arracher les enfants à ces parents indignes, devient une nécessité. Mais où les mettre? Dans ces bagnes hideux que sont les colonies enfantines? Ce serait verser de Charybde en Scylla.
A la vérité, le problème est angoissant. Il y a, à la base de toutes ces monstruosités, la Misère, l'abjecte misère et la noire ignorance. Il faudrait soulever un monde pour tarir la source de ces crimes monstrueux.
En attendant, on devrait regarder de plus près les enfants, les pauvres petits enfants que des mères désolées promènent dans les rues en implorant l'aumône.
Et quand on découvrirait une poupée de chiffons, on pourrait se féliciter. Il n'y aurait que demi-mal.
Victor MERIC.
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