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Le Petit Parisien - 06 décembre 1925


v Le Petit Parisien 1925 12 06 Ceux qui nous amusent : Grock clown musicien

CEUX QUI NOUS AMUSENT

Il entre. A pas lents de ses énormes godasses, dont les bouts se retroussent à la poulaine. Il a un long pardessus vert à carreaux. De longs bras qui tombent. Un long crâne jaune en coupole au-dessus d'un long nez. De longues rides verticales coulant jusqu'à son long menton. Et son fond de culotte tombe aussi. Il est triste, triste. Il est vieux, vieux.
Il s'arrête. Et tout à coup, face au public, il lève les yeux. Ah! ce regard ! Bleu, limpide, candide, il éclôt dans la face fripée, inattendu comme la fleur du lin dans une prairie d'hiver. Des prunelles de nourrisson. Puis il ouvre sa, bouche aux dents noires et or et il rit aux anges. Un rire qui grimpe jusqu'aux oreilles, retrousse nez, rides, menton, sonne et cascade, frais, ingénu, total comme un rire de tout-petit. Et la salle rit avec lui. Elle est conquise. Maintenant, d'une valise géante, il extrait un violon de Lilliput, le lance en l'air, le reçoit sur le nez...


retour 06 décembre 1925

Maintenant, d'une valise géante, il extrait un violon de Lilliput, le lance en l'air, le reçoit sur le nez, en jongle des deux mains, des mains ensevelies dans des gants blancs, vastes comme des gants de boxe, l'appuie, enfin sur sa pomme d'Adam et, d'un minuscule archet, en tire des sons purs et fins comme du cristal. Une grimace, une pirouette, il saute à oropetons sur sa chaise, en gnome, élargit ses yeux, son rire grimace et annonce : C'est du Mozart...
De quelle voix ! Une voix bon enfant, un peu nasale, aux notes soudaines et cocasses et qui traine si drôlement sur les mots : l'accent suisse. Car Grock n'est pas Anglais, comme beaucoup le croient. Rien de l'humour grinçant des Anglo-Saxons. Il est Suisse, avec toute la bonhomie nonchalante et narquoise de sa race. Il faut l'entendre prononcer son ineffable : «Sans blague! pour comprendre l'empire qu'il exerce, la gaîté qu'il soulève.
Avec tant de naturel : il est parti en dansant sur les pointes de ses savates, les doigts pincés aux basques de sa houppelande, tortillant de la croupe et de la tête, avec d'impayables agaceries de ballerine. Le voici qui revient sur ses jambes arquées, gibus en tête, en habit noir, lugubre comme un croque-mort.
Mais une immense épingle de nourrice balafre son gilet et un joli petit ruban ferme sa chemise largement échancrée sur sa poitrine couleur de bisque.
Pompeux comme un maestro, il s'avance vers le piano à queue, constate avec effroi que la chaise en est éloignée, mesure la distance, se précipite derrière l'énorme meuble, le pousse de tous ses muscles tendus, bondit par-dessus, jette son gibus, relève ses manches, caresse le clavier, le flagelle de ses énormes gants, attaque avec maitrise une sonate de Beethoven, Grock est un incomparable musicien, un compositeur, charme, émeut, transporte... Crac ! Il saute à pieds joints sur le piano, glisse le long du couvercle incliné, s'effondre sur le parquet avec un couic, il rebondit sur son siège, reprend sa sonate, là même où il l'a laissée, la nuance, enlève la finale, disparait soudain jusqu'au nez, jusqu'aux genoux dans sa chaise dont le fond a cédé, file là-dedans en crabe sous sa carapace, s'éventant d'une main avec le siège, de l'autre envoyant des baisers.

Sans cesse il a des trouvailles. Le voici qui saisit un violon, l'accote à son épaule droite, saisit l'archet de la main gauche, essaie de filer un son, échoue, roule des yeux ahuris: «Pourquoi?...» tourne sur lui-même comme un derviche, gigotant vainement de l'archet, se gratte la tête, le fond de la culotte, se désespère, joue à la balle avec violon et archet, retrouve tout à coup et comme par hasard la position normale, lance un: «Oh!» d'extase et déchaîne les rires.
Tout cela sans apprêt, sans effort, avec une merveilleuse aisance. Sans doute son sketch est-il composé d'avance, avec la rigueur stricte d'une tragédie classique : sans doute chaque effet comique en est-il prévu, étudié, réglé. Mais il a l'air de l'inventer. Et il paraît s'en amuser autant et plus que le public. C'est ça le génie !

Andrée Viollis.