| Le Petit Journal Illustré - 06 décembre 1925 |
Cette semaine, comme les deux précédentes, nous nous sommes rendus chez le fakir Fhakya-Khan. Au dernier moment, le professeur Desnard croit ne pas pouvoir nous accompagner. Il souffrait d'une sciatique particulièrement douloureuse. Mais il a fait passer son mal après son devoir professionnel; clopinant, de méchante humeur, il nous a suivi.
Le fakir Fhakya-Khan nous accueillit dès l'entrée. Il est vêtu d'une robe ample entièrement brodée d'or, et ses doigts sont ornés de pierreries magnifiques, toutes différentes. Il nous fait entrer dans le salon attenant à son laboratoire et nous explique :
«Ne vous étonnez pas de mon changement de tenue et n'y voyez pas un luxe frivole. Je suis en ce moment sur la trace de découvertes immenses, et j'étudie, en particulier, les réactions de la vie sous l'influence de certains métaux et de certaines gemmes. Je crois montrer prochainement que les propriétés attribuées par la Tradition aux pierres précieuses ne sont pas aussi chimériques qu'on le croit habituellement. Elles sont plutôt mal interprétées. C'est pour me garantir de leurs effluves que j'ai revêtu cette robe et que je porte ces bijoux. L'une et les autres sont savamment accordés et se neutralisent. Mais, plus tard, j'aurai sans doute l'occasion de vous parler de tout ceci. Vous êtes venus pour toute autre chose et je ne veux pas vous faire perdre votre temps. Messieurs, suivez-moi.»
Mais, au moment de nous précéder, le fakir se retourna, et, souriant, nous prévint:
«Vous trouverez quelques changements dans mon laboratoire. Vous comprendrez mieux pourquoi j'en interdis si jalousement l'entrée.»
En effet, tout de suite, nous avons vu les précautions bien légitimes du fakir Fakhya-Khan.
Vous le voyez ?... Grand conciliabule. Enfin l'unanimité se range à l'avis du timonier :
«Puisqu'on ne sait pas où l'on est, le mieux est encore d'avancer toujours, en ligne droite. Dès que le jour sera revenu, on fera le point...
Peu à peu la tempête se calme, mais la nuit reste toujours tragiquement obscure. Les passagers s'affolent. On les rassure tant bien que mal. Et le vaisseau. augmente sa vitesse. Lui aussi semble pris d'une frénésie de vérité. Il veut savoir, semble-t-il.
«D'ailleurs, et le fakir paraît se parler à lui-même, les choses n'ont-elles point une âme ?
«Enfin, l'aube se lève, une aube timide que tache de lueurs grises la cîme des flots légèrement apaisés.
«Le capitaine braque sa jumelle. Regardez tous les passagers qui se pressent à la proue. Tout à coup un cri jaillit de toutes les poitrines .
«La Terre ... »
« Le capitaine regarde plus attentivement. Il pâlit. Il se penche vers le timonier.
«Je ne connais pas cette côte-là. En tout cas, ce n'est pas la côte anglaise.
«Non, certainement. Enfin, dans une heure au plus nous serons fixés.
» Un port triste et sale. Une population affolée.
» Qu'est-ce qui s'est passé, toute la nuit nous avons entendu des bruits épouvantables ?
«Mais, où sommes-nous ?»
- A Cork, en Irlande, dans le Munster.
| retour 06 décembre 1925 |
» Les visages se révulsent de terreur. Le capitaine paraît fou. Vous l'entendez qui hurle à tous les échos :
Nous aurions dû rencontrer l'Angleterre Nous avons passé au-dessus d'elle sans nous en apercevoir. Donc L'ANGLETERRE N'EXISTE PLUS !
Un nouveau silence, pendant lequel chacun entend les battements de son cœur. Le fakir avait une telle faculté d'évocation que tous nous ressentions, comme si nous l'avions vécu, l'effroi titanique des passagers débarquant à Cork, croyant se trouver à Folkestone. Des visions fabuleuses passèrent alors en désordre sur l'écran. Certaines égalaient en majesté sauvage les fresques de Michel-Ange. La terre anglaise soulevée comme une barque, les maisons s'écroulant avec fracas, le sol s'affaissant brusquement dans les flots. La Tamise transformée en un bras de mer, en un golfe, se confondant avec la Manche, et balayant Londres comme un fétu.
Les habitants sont réveillés en plein sommeil, mais l'eau monte tellement vite qu'il leur est impossible de fuir. Ils meurent sur place, par milliers, par millions...
L'Ecosse tient deux heures de plus. Mais, elle aussi est engloutie par les flots. Des remous fantastiques se produisent dans la mer, qui se jette dans le gouffre immense avec un fracas inouï. L'Irlande, elle-même n'est pas complètement épargnée. L'Ulster a suivi le sort effroyable de l'Angleterre, et seul le sud de l'île a résisté à la tempête sismique.
Mais, après un quart d'heure de visions trop formidables pour être correctement évoquées, avec des mots humains, le fakir sortit de son inaction. Mais sa voix était brisée. Visiblement la fatigue commençait à le saisir. Pourtant, il continua:
«La terreur dans le monde entier ! Les nouvelles télégraphiques brusquement interrompues! La tempête gagnant jusqu'à l'Océan Indien ! Une immense angoisse, indéfinissable, qui étreint toute l'humanité. Et le lendemain...»
Un nouveau silence, l'écran parut obscur, puis, peu à peu, quelques points brillants s'y aperçurent.
«Ils se précisent, ce sont des avions. Ils tournoient, comme des feuilles mortes. Certains sont happés par la tempête, et tombent dans les flots qu'ils survolent.
«Pourtant, six d'entre eux parviennent à échapper.
«Vous les voyez qui atterrissent à l'aube sur les côtes de France. Les yeux des pilotes sont agrandis par l'horreur. L'un d'eux parle français, écoutons-le:
«Nous sommes les vestiges d'une escadrille de l'armée britannique. Cette nuit, nous nous sommes envolés pour une manœuvre de nuit, et, du haut des cieux, nous avons assisté au plus terrifiant spectacle qui fût jamais...
«Ces douze hommes étaient les seuls survivants du cataclysme !
«Laissons quelques semaines s'écouler. Faisons le tour du vaste monde.»
Avec une rapidité de train rapide, de nouvelles visions apparurent.
«L'Inde d'abord. L'Inde avec ses palais fabuleux, ses temples, ses foules immenses. Quelques poignées d'Européens luttant contre une bande sans cesse accrue. Des prédicateurs populaires à chaque carrefour. La révolte est générale, elle triomphe.
«De même en Egypte, au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande. Nous comprenons aux scènes de révoltes que les peuples tenus si longtemps sous le joug britannique reprenaient leur indépendance, et, qu'à jamais, c'en était fait de la puissance britannique.
Le fakir, d'une voix émue, mais où on lisait pourtant une secrète satisfaction, murmura
«Carthage! Grande-Bretagne ! Deux néants, désormais ! »
Puis, le fakir se réveilla brusquement. Il paraissait extrêmement nerveux, extrêmement fatigué, et, nous étions, nous-mêmes, affreusement angoissés. Aussi, ne tardâmes-nous pas à le quitter.
Mais, Fhakya-Khan n'était pas tout à fait réveillé. Dans un demi-sommeil, il murmura :
« Mais, tout à l'heure... j'ai vu..., oui, j'ai vu... Ah! enfin. Une ère heureuse... Qui vivra... ces temps enchantés... Qui ?... Bientôt ?... »
Pour copie conforme : M. MARTX.
Sur des trépieds de cuivre, des cupules d'or étaient placées. Chacune d'elles étaient remplies jusqu'au bord d'une espèce différente de gemmes: diamant, saphir, topaze, émeraude, rubis, aigues-marines, perles, béryl, opale et améthyste. Entre eux, les trépieds étaient réunis par des tubes de verre, et, au centre du cercle ainsi formé, qui occupait tout un angle de la vaste pièce, Hatma était étendu à terre. On aurait pu croire qu'il était mort, tant son teint était livide, son immobilité parfaite. Le professeur Desnard le regardait avec inquiétude, voire avec stupeur. Lisant apparemment sa pensée, le fakir répondit: «Hatma est en catalepsie depuis quatre jours, et il y restera au moins trois jours encore. Il me sert, en quelque sorte, d'accumulateur de force vitale, et c'est grâce à lui que j'entreprends mes expériences.»
- Mais, êtes-vous bien sûr qu'il se réveillera ?
«C'est l'enfance de l'art pour un fakir de le ramener à l'état de veille. Il n'en éprouvera, à son réveil, qu'une petite fatigue.»
Et le fakir se coucha sur sa table d'opération. Puis, il recommença les exercices que je l'avais déjà vu faire lors d'une première visite, et assez rapidement, il entra en transe.
Tout à coup un cri terrible nous fit tressaillir. Le professeur Desnard venait de bondir en arrière, et il se tenait le bras droit de la main gauche. Sa figure exprimait l'effroi.
«J'ai voulu voir de plus près dans quel état se trouvait Hatma. Je l'ai touché... et j'ai ressenti une secousse électrique qui me laisse encore étourdi. Il faudra que j'en demande tout à l'heure l'explication à Fhakya-Khan. Mais..., mais...»
Et le visage du professeur resplendissait de joie : «Je suis guéri! Je ne suis plus un sciatique. Voilà un remède à mes douleurs auquel je ne m'attendais guère.» Le fakir n'avait pas tressailli pendant tout l'incident. Certainement, il n'était plus de ce monde. Il vivait déjà dans les brumes de l'Avenir, brumes qui vont devenir bientôt lumineuses pour lui. Il se place derrière l'écran.
«Le 15 mai 1926, à la nuit. Comme la mer est agitée à Boulogne ! Les vagues ont autant de puissance qu'aux plus terribles marées équinoxales. Mais qui s'en étonnerait, maintenant! Depuis la terrible secousse qui a détruit Paris, les saisons, les marées sont bouleversées. Il n'y a que le cours des étoiles qui reste immuable. Et cette nuit, il fait presque froid. Pour ajouter encore à l'horreur de la tempête, le ciel est absolument obscur. Pourtant le bateau qui va partir pour Folkestone ne connaît que sa consigne. Il doit partir à l'heure, il partira. Qui sait, seulement, quand il arrivera?»
Et, en même temps que le fakir parlait, se projetait sur l'écran au sélénium, les images de sa pensée. Un quai battu par les lames, quelques rares passagers grimpant péniblement la passerelle. Les marins vêtus de leurs suroits, le timonier à sa barre, et, sur la dunette, le capitaine, immobile, l'air soucieux. La cloche, le départ. Bientôt, la ville disparaît aux yeux des passagers, happée par la nuit et la brume. Le bateau est maintenant isolé entre le ciel et l'eau, tous les deux également déchaînés..
«Pourtant, il tient bon. Il est ballotté comme une coquille de noix, mais il ne s'écarte pas de sa route. Dans quelques heures, il touchera la côte britannique. Vous voyez le capitaine ? A grand'peine il est monté à côté du pilote; tous deux se sont attachés aux rimbardes, et ils ne quittent des yeux ni la barre, ni le compas. Le vaisseau gémit de tous ses ais, les vagues le soulèvent à quarante-cinq degrés, mais, vaillamment, il tient bon. C'est un coup dur, certainement, mais ce ne sera pas une catastrophe!
rivé ?
«- Timonier, nous n'avons pas dérivé ?
- Non, capitaine, malgré la tempête je suis certain de ne pas m'être écarté de ma route.
- Pourtant, nous devrions être arrivé à Folkestone, depuis une heure, maintenant.
- Je n'y comprends rien. Continuons toujours, nous sommes dans la bonne route.»
Le fakir se tut à nouveau. La vue de l'écran. était impressionnante.
On apercevait seulement l'avant, la «proue» du paquebot, et les vagues furieuses qui essayaient, semblet-il, de le prendre d'assaut. Mais toujours il tenait bon, et avançait. Il avançait sans jamais rencontrer la terre ferme. Cette vision silencieuse dura une dizaine de minutes. Puis le fakir reprit la parole:
«Il y a une nouvelle heure que le bateau aurait dû toucher au port, et le capitaine ne cache plus son angoisse. Quel étrange phénomène, se passe donc?»
En hâte, il rassemble son état-major sur la dunette.




