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Paris-Soir - 13 décembre 1925


Paris soir 1925 12 13 02 d'un nouveau serment chronique de Victor Méric

DU POINT DE VUE DE SIRIUS
D'une nouvelle formule de serment

A la cour d'assises, au procès du concierge Teissier, accusé d'assassinat, un témoin s'est levé pour déclarer que l'inculpé mentait, que les faits allégués par lui étaient faux, etc... Et comme l'autre protestait, le témoin, superbe, s'est écrié : Je le jure sur le Drapeau!
Il avait probablement juré, dès les débuts, et sur la demande du président, de «dire toute la vérité, rien que la vérité». Il paraît que ce serment, qui suffit au commun des témoins, ne lui semblait pas satisfaisant. Il a cru devoir lui ajouter un peu de tricolore. Et il y a là une marque de défiance, presque une injure, à l'égard du magistrat qui, lui, se contentait fort bien de la formule ordinaire.
Autrefois, les témoins juraient, comme on sait, sur le Christ. Mais nous vivons en un temps où triomphent les mécréants. Jésus a disparu du prétoire. Maintenant, les serments devant la justice sont laïques autant qu'obligatoires.
Mais, pour la plupart des individus appelés à la barre, cette sorte de serment n'a aucune importance. Il leur faut autre chose de plus solennel, de plus affirmatif. Ils ne peuvent, évidemment, jurer sur la tête de leur père ou sur le crâne de leur concierge. Ça ne rendrait pas. Et ils ne savent comment exprimer la redoutable sincérité qui habite leurs âmes pures.
Le témoin de l'autre jour va les réconforter.
Désormais, ils auront à leur disposition une forme inédite de serment capable de calmer leurs perplexités et de produire son petit effet sur messieurs les jurés : Je jure sur le Drapeau!
Avouez que ça fait tout à fait bien. Comment douter de la parole d'un brave homme qui proclame aussi intrépidement son patriotisme en même temps que son amour de la vérité ?
Seulement, il y a drapeau et drapeau.
Supposez que le témoin soit Allemand ou Italien. Ça peut arriver. Le témoin jurera sur le drapeau. Mais quel drapeau ? Le nôtre, aux trois couleurs? De la part d'un étranger, cela paraîtrait quelque peu dérisoire. Sur le drapeau de son pays? Ah! pardon ! Il n'y a qu'un drapeau qui compte, en France, c'est le nôtre. Les autres drapeaux, les italiens, les allemands, les anglais, les suisses, les monégasques n'ont pas cours chez nous. C'est comme monnaie du pape.
Alors, le serment sera tenu pour nu!?
Mais supposez encore que le témoin soit Français et royaliste. Il jurera sur le drapeau blanc. Ou communiste. Il jurera sur le drapeau rouge.
Le serment sur le drapeau risque de nous en faire voir de toutes les cou-leurs.
Avec le fils à Papa Bon Dieu, on était tranquille. Il pouvait servir aux chrétiens de toute nationalité. Tandis qu'avec le Drapeau, ça change. Il y aurait peut-être utilité à imaginer un drapeau international à l'usage de la justice.
En attendant, le témoin de l'autre jour a fait un serment qui n'est pas valable.
Et puis le drapeau, le glorieux drapeau, ne doit pas être mêlé à de telles querelles. S'armer d'un drapeau pour confondre un assassin, c'est vouloir en salir l'éclat, en en amoindrir le symbole...
Si j'étais à la place du défenseur, quelle magnifique plaidoirie, je prononcerais !... Mais j'y pense. Est-ce que ce faux serment sur un objet qui n'a aucune valeur en justice ne constitue pas un cas de cassation ?

Victor MERIC.


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