| L'Homme libre - 13 décembre 1925 |
SUR LA DÉCLARATION DE M. RAKOWSKY
L'U. R. S. S. sur une nouvelle voie
Le représentant des soviets à Paris, ayant sans doute estimé que l'allocution prononcée par lui, à l'Elysée, lors de la remise de ses lettres de créance était d'un genre trop officiel, tint à compléter ses déclarations en se livrant de bonne grâce aux questions des journalistes.
Du reste, M. Rakowsky est un manouvrier hors classe lorsqu'il s'agit d'amorcer des relations avec la presse. Il fit ses armes à la conférence de Gênes, où il eût alimenté à lui seul tout un consortium de journaux, si l'on avait consenti à «donner» dans ses confidences, concertées.
Un fait est patent. Nous l'avons signalé à propos de la tournée que M. Tchitcherine poursuit depuis septembre hors des frontières soviétiques. C'est vers l'Occident que glisse la politique de l'U.R.S.S. Bientôt on ne parlera plus de l'«œil de Moscou» qui coulisse vers nous depuis 1917 des regards d'inimitié, mais de la «fenêtre» que la Soviétie ménage dans sa facade, ouverture déjà pratiquée sous Pierre le Grand et qui a vue sur l'ouest.
| retour 13 décembre 1925 |
Et par cette fenêtre, c'est la France surtout que désirent voir les dirigeants du Kremlin.
Aussi ont-ils entrepris une offensive de large envergure, offensive très pacifique qui nous vaut des visites précipitées : M. Lounatcharsky nous arrivant après M. Tchitcherine
Mais M.Rakowsky, qui connaît mieux la France que tous ses compatriotes et la psychologie du peuple français, il l'a laissé comprendre avant-hier, a pris sur lui de nous tranquilliser sur la façon dont il entendait remplir sa mission et sur la politique de son pays. Nos confrères mirent d'ailleurs peu de variantes dans le questionnaire qu'ils proposaient à M. Rakowsky.
Tout d'abord le diplomate russe déclara que Moscou avait accueilli sans enthousiasme les récents accords de Locarno. Il parla même, à leur sujet, du «dard anti-soviétique du traité», d'un «Congrès de Vienne», modèle 1925, d'une «Sainte-Alliance» rajeunie. D'autre part, tout en reconnaissant que le vent tournait au pacifisme, M. Rakowsky ne dissimula pas sa crainte de voir un jour cette brise légère passer à l'ouragan des conflits.
Sur quoi, il est loisible de répondre que, si la paix est en quelque sorte parquée dans l'Occident et au centre de l'Europe, cela tient uniquement aux soviets qui, par une politique de bouderie se sont contraints eux-mêmes à rater le coche.
En ce qui concerne la Société des Nations, l'attitude de l'U.R.S.S. n'a pas changé. Elle juge qu'il serait prématuré pour elle d'envisager à cet égard une tactique nouvelle, aussi longtemps que le gouvernement de Moscou n'aura pas été reconnu par tous les membres participant à l'organisme de Genève.
Sur ce point, les Soviets résérvent l'avenir et nous y voyons, pour eux, la possibilité d'un succès diplomatique. En effet, quand, en Europe, une politique de détente générale se fera jour entre les peuples et que les Soviets seront disposés à adhérer à la S.D.N. ce sera vers eux, pour les reconnaître, une sorte de course entre les retardataires, une démarche de nations «repenties».
M. Rakowsky, bien entendu, lava de tout reproche la politique des Soviets en Orient, en Extrême-Orient, au Maroc, partout en un mot où les puissances intéressées croient être dans le vrai en décelant les intrigues de Moscou.
Et les conversations en vinrent sur un terrain encore tout couvert de broussailles : celui des dettes russes. M. Rakowsky promit beaucoup des pourparlers qui allaient s'engager sur des bases nouvelles Il ne fit pas moins un distinguo entre le problème tel qu'il se présentait à la chute des Romanoff et le problème actuel.
Notons néanmoins ces dispositions, sans oublier que M. Rakowsky, qui n'a pas réussi à Londres, veut réussir à Paris. Une seule méthode, en ce cas, s'offre à lui. Il est assez fin diplomate pour n'en pas suivre d'autre.
Julien BORDES.



