| Le Petit Journal Illustré - 13 décembre 1925 |
Lorsque, il y a deux jours, nous sommes retournés chez le fakir Fhakya-Khan, il nous apparut extrêmement soucieux. Mais cependant il nous reçut avec sa coutumière bonne grâce.
Presque aussitôt notre arrivée, il nous introduisit dans son laboratoire, et nous eûmes tous un sursaut de stupéfaction. Exactement dans la même position que nous l'avions laissé huit jours plus tôt, nous retrouvâmes Hatma. La vie paraissait complètement s'être échappée de lui, et pourtant le fakir nous rassura tout de suite :
- «Malgré ce que vous en pouvez croire, Hatma se porte à merveille. Non seulement cette expérience ne l'affaiblira pas, mais, au contraire, il en prendra, dès son réveil, une vitalité nouvelle. Ce sera, en quelque sorte, une seconde naissance.
- Et, demanda le professeur Desnard qui se souvenait de la guérison de sa sciatique, êtes-vous satisfait de vos expériences? Arriverez-vous bientôt à un résultat satisfaisant ?
- « Oui, de ce côté, je suis content, très content. Vous savez que la Terre peut être comparée à un puissant électro-aimant, ou plutôt à un champ magnétique où toutes les forces sont équilibrées. Les catastrophes comme celles dont je vous ai parlé sont causées par des ruptures d'équilibres entre ces forces. Or, grâce à des combinaisons magnéto-électriques, sur lesquelles je ne puis pas m'appesantir, je crois avoir trouvé le moyen de créer de nouvelles énergies...
- Mais alors ?...
Oui, je vois votre pensée. Serait-il possible de conjurer les maux effroyables que je vous avais prédits ? Théoriquement, je crois pouvoir vous répondre affirmativement. Mais, je ne sais pas du tout ce que mes espérances donneront à la pratique. En tout cas, croyez bien que nous emploierons toute notre énergie, tout notre savoir pour agir dans ce sens. Et nous avons reçu, à ce sujet, des instructions très sévères de nos Maîtres.
- De vos Maîtres ?
- « Ce mot qui m'a échappé passe peut-être les bornes de ce qu'il m'est permis de dire. Enfin, sachez que tous les fakirs, les yoghis obéissent aveuglément à une société de maîtres de ce monde qui résident dans un lieu mystérieux que les initiés nomment Agharthy. Mais, c'est là, on peut bien le dire, le secret des dieux... Sachez seulement que, dispersés à la surface du monde, nous sommes liés par des ordres et des devoirs communs, que nous formons une «fraternité».
Le fakir se tut. Il paraissait gêné de nous avoir fait ces confidences, et jusqu'au moment où il passa derrière l'écran, après s'être endormi, il ne desserra plus les dents.
Il s'endormit encore plus rapidement qu'à l'ordinaire, et, tandis que l'écran illustrait et précisait sa pensée, il commença de sa voix chantante, lointaine :
Les précédentes prédictions du fakir : La destruction de Paris — Une étrange découverte au Pôle Nord — La Grande-Bretagne disparaît
| retour 13 décembre 1925 |
- « 1926, l'année terrible, va s'achever. C'est une ère nouvelle de l'Histoire du Monde qui s'inaugure. Et la France, point de cristallisation de toutes les civilisations, que devient-elle, maintenant? Son sort va se jouer cette année. Pourvu qu'elle résiste ?... Oui, oui, elle résistera. Tout est dans tout, et sa fortune ne lui viendra pas de son propre sol... En quelque sorte, elle recevra d'un coup la récompense de ses innombrables bienfaits qu'elle a distribués à travers le monde...
Le fakir se tut. Puis, brusquement des visions de terres tropicales succédèrent sur l'écran au chaos qu'on avait seulement aperçu jusqu'à maintenant : Une vaste plaine, couverte d'une végétation étrange, qui s'étendait à perte de vue. Des buissons d'euphorbiacées à caoutchouc qui atteignaient 6 ou 7 mètres, et des arbres bizarres, à l'écorce épineuse, dont les branches, au lieu de diverger, prolongeaient le tronc comme des brins de balais. A l'extrémité de chaque énorme brin une fleur énorme. On aurait cru des bouquets de trompes d'éléphants...
Et au milieu de cette brousse, trois hommes dépenaillés, mordus par la fièvre, aux dernières limites de la résistance humaine...
Au bout d'un certain temps, le fakir Fhakya-Khan reprit :
» La grande île africaine... Madagascar...,qui forme un petit continent à elle toute seule... Si les plateaux du centre sont salubres, combien différentes sont certaines autres zones... Le littoral du sud est presque un désert, et il y pousse seulement cette végétation de cauchemar. Quel ciel! Pendant sept mois, il est incomparablement pur, sans un nuage, et il n'y tombe pas une goutte de pluie... Alors ?
» Les pauvres êtres !... La soif les torture, la fièvre leur claque aux tempes, et ils ont perdu à peu près tout espoir de retrouver leurs routes, de ne pas survivre dans cette solitude. D'où viennent-ils ? Ce sont des prospecteurs qui sont partis à la recherche de nouveaux gisements de plomb, de mercure ou de zinc. L'un d'eux même emporte, au cours de toutes ses randonnées, le fol espoir de découvrir le fabuleux métal : l'or !
» Mais maintenant qu'ils sont égarés, sans provisions, ils donneraient toutes les mines du monde pour, un peu d'eau, pour une boussole qui leur permettrait de s'orienter.
» Ils ne marchent plus, ils se traînent. et s'ils résistent encore, c'est par un dernier réflexe de l'instinct de conservation.
» Mais, aujourd'hui l'un d'eux commence à délirer. Il refuse d'avancer, et, dans son cauchemar, aperçoit de l'eau, dont il parle avec extase. Ses camarades veulent l'entraîner, peine perdue ! C'est là où il veut mourir... Et, en effet, après quelques heures d'une agonie épouvantable, il meurt, nouvelle victime de la Colonisation.
» Les deux autres ont regardé cet affreux spectacle avec terreur. Ils savent que, ni l'un ni l'autre, à moins d'un miracle, ils n'échapperont au même sort.
» Leur premier émoi passé, ils discutent longuement devant le cadavre de leur compagnon. L'un propose de l'abandonner tout de suite, afin de rassembler leurs dernières forces pour une marche forcée qui les sauvera peut-être. Mais le second ne veut rien entendre. Il refuse d'abandonner la dépouille de son ami aux injures du climat, des bêtes. Il ne la quittera pas, qu'il ne l'ait enterrée.
» L'autre, en rechignant, est bien obligé d'accepter, et, avec leurs petites pelles, ils se mettent aussitôt à creuser une fosse. Mais le sol est dur; ils sont si déprimés, que le pénible travail n'avance guère. Vont-ils l'abandonner P
» Tous les deux y semblent décidés, quand, pourtant, celui qui fut l'instigateur de ce pieux devoir, fait une dernière tentative pour achever sa tâche.
» Il manie la pelle avec tant d'énergie qu'il l'ébrèche. Il creuse avec ses mains... et pousse un cri de terreur !...
» Le compagnon accourt. Il regarde, comprend à son tour et hurle à son tour, animé d'une joie sauvage. La pelle s'est brisée sur un bloc d'or natif !
» Ils creusent plus loin, ils trouvent presque à fleur de sol le roi des métaux !
» Aucun doute, ils marchent sur un immense bloc d'or, d'une dimension inconnue jusqu'à ce jour. Il n'y aura même pas de mines à installer. On n'aura qu'à creuser pour ramener l'or à la surface du sol....
» Les voilà riches... les voilà heureux... les voilà...
» Mais, ils se ressaisissent, et cette prodigieuse et inattendue fortune accroît encore, semble-t-il, leurs misères du moment !... Ne donneraient-ils pas tout cet or pour une outre d'eau, pour un morceau de pain... Ils vont mourir avec, sous eux, un trésor inouï dans les annales de l'Histoire !...
» Jamais personne ne retrouvera leurs squelettes blanchis, jamais on ne soupçonnera la découverte !
» Et, maudissant leur sort, à demi fous de rage et de souffrance, ils se couchent sur le sol, attendant une mort certaine et atroce.
» Mais, tout à coup, un bruit étrange leur fait lever les yeux. Un avion !...
» Comme il vole assez bas, ils rassemblent leurs dernières forces pour attirer son attention. L'avion les aperçoit, atterrit.. ils sont sauvés ! Quand ils sont ravitaillés, réconfortés, le pilote leur explique qu'inquiet de ne pas les avoir vus revenir, un administrateur de leurs amis l'envoya en reconnaissance....
» La stupeur de l'aviateur en apprenant la découverte qu'ils viennent de faire.
Fhakya-Khan se tut une nouvelle fois et l'écran devint absolument obscur. Puis, peu à peu il devint lumineux, des visions sans suite se succédèrent, et, enfin, après une dizaine de minutes d'attente, un curieux spectacle se précisa. Dans une région désertique, des routes, des chemins de fer, des villages. Une population bruyante et effarée de noirs commandés par des Français. Une vie extraordinaire, un mouvement comparable à celui de nos grandes cités industrielles du Nord de la France. Des réseaux de fils de fer barbelés, des trains blindés gardés par des soldats en armes. Dans la terre d'immenses fosses où les hommes grouillent comme des fourmis. Sans arrêts des bennes élévatrices amènent à l'air libre un corps brillant, jaune, très lourd de l'or natif. « Quelques mois plus tard, dit le fakir... »
Et nous comprenons. La France s'est mise avec fièvre à l'exploitation de cette mine fabuleuse, et une ville-champignon. s'est dressée... Un nouvau trouble sur l'écran, puis une flottille dans un port bien abrité. Sous la surveillance de soldats et de gendarmes, des wagons arrivent sur les quais. Ils sont déchargés par des grues formidables, et, au passage on reconnaît l'or les caisses d'or. ...
A Paris, une longue file de camions. Elle se scinde en deux parties. La première entre dans la Banque de France, dont les caves désormais, regorgent d'or. L'autre convoi continue son chemin. Il traverse tout Paris, et arrive au donjon de Vincennes. C'est le nouvel abri du Trésor National. C'est là où s'entassent les milliards de la France...
Et le fakir continua, d'une voix où se devinait une allégresse sincère :
- « Sitôt que la bonne nouvelle s'est répandue en France, une joie immense a réveillé tout le pays, et aussitôt l'exploitation de la mine d'or a commencé. Elle fut décrétée propriété de l'Etat, et une rente somptueuse fut accordée aux deux prospecteurs. L'extraction presque aussitôt dépassa toutes les espérances les plus belles, et c'est par milliers de tonnes par jour que l'or est rentré en France.
» L'étranger a suivi les nouvelles, d'abord avec scepticisme, puis avec curiosité, avec étonnement et sympathie enfin, quand il a bien fallu se rendre à l'évidence.
» Aussitôt, les billets de banque ont été gagés par une encaisse métallique bien supérieure à leurs valeurs fiduciaires, et, au lieu des Etats-Unis, c'est la France qui est l'arbitre des destinées monétaires du monde. Le franc est monté rapidement, il a repris sa valeur réelle. L'inflation, du même coup, a été complètement supprimée ; les rentes, les valeurs françaises de toutes sortes fait prime, et une ère de prospérité. inouïe a commencé aussitôt pour la France.
» Le commerce et l'industrie ne peuvent suffire aux commandes. Du même coup, la terrible question sociale se trouve écartée, puisque chaque homme qui veut travailler gagne sa vie et la gagne bien. Et la sécurité de la France est établie à jamais. On n'attaque pas un pays tellement puissant, qu'il joue le rôle d'arbitre dans les destinées du monde !...
» Enfin, la justice immanente a donc récompensé la France de tous les efforts; elle l'a payée de ses douloureux sacrifices, des malheurs qu'elle a subis au commencement de 1926 !...
» Et, tout cela, pourquoi, véritablement ?... Parce qu'un homme a fait passé le souci de sa propre sécurité le devoir qu'il devait à un compagnon mort. Quel prodigieux exemple !... »
Lorsque, quelques instants plus tard, nous sommes retrouvés dehors, pour la première fois nous avons éprouvé une sensation apaisante en sortant des expériences de Fhakya-Khan. L'avenir nous apparaissait cette fois sous des auspices favorables. Enfin, notre cher pays va donc connaître une ère de prospérité inouï, et, aussi, le fakir ne nous a-t-il pas donné au début de la séance, l'espoir de conjurer les terribles dangers qu'il avait prévus, pour Paris, en particulier. Et, nous le connaissons déjà assez pour savoir qu'il n'est pas homme à s'avancer à la légère... Pour copie conforme :
A. MARTX.




