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Comœdia - 13 décembre 1925


v Comoedia 1925 12 13 La vente des jardins des Gobelins

Défendons les espaces libres
Le gouvernement va-t-il vendre les jardins des Gobelins?

Une interview de M. Gustave Geffroy : Il y a dans Paris une cinquantaine de ménages d'artistes laborieux dont la vie est particulièrement difficile. Leurs salaires modiques depuis toujours n'ont même pas doublé après la guerre. Toute la joie de ces familles, chacune compte plusieurs enfants, s'est réfugiée dans leurs jardins.
Les gosses jouent et respirent, les mères font pousser des légumes ou des fruits qui sont un apport certain pour boucler de maigres budgets, les pères donnent tous leurs soins à des fleurs qui servent de modèles dans les ateliers et qu'il faudrait acheter à grands frais si les jardins n'existaient pas.
Il s'agit des artistes de la Manufacture nationale des Gobelins.
Or, le gouvernement n'a rien trouvé de plus utile pour commencer à combler notre soixantaine de milliards de dettes diverses que de vendre les jardins de la Manufacture où s'élèveraient bien vite des immeubles de sept, étages.
Si vous ne jugez pas assez intéressante la situation de ces familles, songez que les jardins rares dans le XIIIe arrondissement, constituent selon la puissante expression de M. Lucien Descaves : «Les poumons des quartiers pauvres de Paris» et décidez!
Nous sommes allé demander son opinion à M. Gustave Geffroy, président de l'Académie Goncourt et, de plus, administrateur de la Manufacture des Gobelins.
Son bureau est tendu de belles tapisseries aux couleurs doucement fondues. Habillé sans recherche, ce grand écrivain est fort imposant. Le regard très franc, très appuyé, très bon, ne vous lâche plus dès qu'il vous tient : Que puis-je pour vous être agréable,monsieur?
- Donner aux lecteurs de Comœdia votre avis sur la vente des jardins.
M. Geffroy, par sa situation officielle, est tenu à une certaine réserve. Mais tout à la fois son sourire désabusé et la vivacité de son regard prolongent ses paroles calmes.
- Ce n'est encore qu'un projet, heureusement, la vente de nos jardins...
M. Geffroy a bien dit nos jardins, l'émotion le gagne :
- Nous avons fait une pétition, que pouvions-nous faire? Je sais bien que l'Etat a besoin d'argent et que l'océan se compose de gouttes d'eau... Enfin, je vais toujours prier un gardien de vous accompagner. Vous les visiterez et si l'on les vend au moins vous les aurez vus... Celui-ci est au bibliothécaire qui vous a parlé tout à l'heure, il a des salades mais, moi, j'ai des choux rouges!
Nous arrivons devant le lopin de terre de mon guide qui porte la casquette galonnée.
- Ils sont bien beaux vos choux rouges! Ils sont lilas...
- voyez mes poules, voyez mes lapins, c'est moi qui ai construit leurs maisons, il y a vingt ans de cela, monsieur!
« Si l'on devait m'enlever tout cela... ah! monsieur, ce ne serait pas juste; j'ai six enfants, sans mon jardin et ses habitants je ne saurais comment les nourrir... Offrez-lui une feuille de chou... »
Il s'agit d'un petit lapin blanc, le plus jeune, j'obéis puis je longe la canalisation de la Bièvre. Me voici dehors; des ouvrières chantent à leurs balcons en étendant du linge blanc...
- Pourquoi chantent-elles?
- Sans doute parce qu'il y a des arbres de- vant leurs fenêtres.

Défendons les jardins des Gobelins.

Paul Haurigot.


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