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L'Œuvre - 13 décembre 1925


Les « salopards » sont moins nombreux qu'on le dit

J'ai lu dans l'OEuvre l'enquête qui montre les paysans décidés à prendre leur part de l'effort fiscal. J'ai lu aussi les protestations de quelques associations agricoles qui refusent d'accepter le régime de faveur qu'une Chambre inexplicablement timorée leur a consenti lors de la dernière augmentation des impôts.
Ainsi, voilà des privilégiés de la République qui s'indignent de vivre dans le privilège et qui réclament l'honneur de prendre leur part des charges communes.
Quel beau sursaut de fierté et comme il réjouit tous ceux qui ont mis leur confiance dans la démocratie !
Depuis la guerre, l'on sentait peu à peu monter dans le pays une sourde hostilité contre la classe paysanne. Le respect que leur avait valu le nombre formidable des morts de leur sang tombés pour la défense du sol natal faisait place à la rancune, à la jalousie, au mépris devant l'espèce d'immunité qui leur était conférée à l'heure où l'on vide ses poches chez le percepteur. L'on disait volontiers : «Ils donnent leurs fils, mais ls gardent leurs écus.»
Eh bien, vous le voyez, c'est faux puisque les voici qui s'étonnent qu'on leur demande moins qu'aux autres.


retour 13 décembre 1925

Ah çà! qui trompe-t-on ? Et quelle comédie nous ont jouée ces députés ruraux, la troupe inquiète qui s'enferme dans une attitude énigmatique et secoue la tête, chaque fois que le gouvernement, à l'heure du vote, se demande s'il peut s'appuyer sur eux. Quand se pose question de savoir ce que pensent leurs docteurs, on les trouve groupés en rang serré, sans souci d'opinion politique, hommes de gauche ou de droite confondus, dressés en une opposition têtue contre les textes de loi qui risquent de toucher, fut-ce légèrement, aux intérêts sacro-saints de cette classe rurale dont ils sont les représentants. C'est contre ce bloc d'égoïsme que vient se briser toute réforme d'intérêt général. Et, quand les ruraux froncent le sourcil, les gouvernements vacillent, les plus hardis battent précipitamment en retraite.
Quel est donc ce tyran dont ils se disent les mandataires ? Dans quel cauchemar l'ont-ils entendu leur donner ses ordres ?
Mon opinion est faite là-dessus. J'ai découvert, à force de penser à ce problème, le fin mot du mystère. Nous entrons là dans ce qu'il est permis d'appeler le double fond du suffrage universel.
Tout député est élu par des milliers d'électeurs dont il ne connaît pas, même de nom, la très grande majorité; de ceux-là il n'entendra jamais parler durant toute la législature; ils seront pour lui une masse anonyme et confuse à laquelle il est relié uniquement par ses principes politiques et la ligne de son programme.
En revanche, il connaît de très près les hommes de son comité, le petit noyau de ses électeurs influents, les gros bonnets de son arrondissement, riches d'écus et de relations. Comment les ignorerait- il, ces hommes qui le harcèlent, avides de faveurs, de passe-droits, en perpétuelle attente d'avantages qu'ils sollicitent avec une âpreté farouche ? C'est sa clientèle, ses favoris, sa cour à lui, roi démocrate. Pour eux, son secrétaire fait anti-chambre dans tous les ministères. Pour eux il réclame tantôt un avancement exceptionnel pour le cousin officier, le beau-frère magistrat, le fils dans l'administration, tantôt la croix, les palmes ou le mérite agricole.
Les voilà, ceux qui reflètent l'opinion des masses rurales. Quand les députés disent que le paysan ne veut pas payer l'impôt, cela signifie que les gros propriétaires du canton, qui regorgent d'écus se refusent à sacrifier un sac de blé pour le salut de l'Etat. Et comment ne prendrait-on pas leur avis en considération? n'est-ce pas d'eux et de leurs pareils que dépend le journal du chef-lieu ?

Ne voit-il pas, ce député naïf, qu'il est victime d'une duperie ? Qu'il songe aux milliers d'électeurs inconnus, qui ne demandent rien, qu'aucune faveur ne touche, fonctionnaires qui avancent lentement. à leur tour et quelquefois après leur tour, sans se plaindre, commerçants ou agriculteurs qui paient tout ce que le fisc réclame, ouvriers qui vont à la dure besogne sans rechigner, et n'ont ni sursis, ni dispenses, ni exemptions, ni rubans.
Les voilà, les braves gens, la masse considérable des braves gens par qui il est élu pour le service du bien public. C'est quand le député, par déformation professionnelle, oublie qu'il représente surtout cette masse, quand il a seulement présente à l'esprit l'opinion des privilégiés, égoïstes par nature, que la République est malade.
Allons, tous les parlementaires, repoussez loin de vous les «salopards» qui sont une minorité et votez conformément à l'intérêt de la République. Les braves gens qui sont légion en France, à la campagne aussi bien qu'à la ville, vous approuveront.

Jean de Pierrefeu