| Paris-Soir - 20 décembre 1925 |
DU POINT DE VUE DE SIRIUS
Les deux méthodes
Dans une pièce de M. Alfred Savoir qui se joue actuellement sur l'un de nos théâtres les plus parisiens, un tout petit problème qui n'a l'air de rien est posé au public. Cela ferait un merveilleux sujet d'enquête et je m'étonne qu'on n'y ait pas encore songé.
Voici le petit problème. Comment peut-on se faire aimer. d'une femme ? Par la douceur ? Par la crainte ?
On me répondra que ça dépend uniquement de la femme qu'on a sous la main. Les unes tiennent à être battues et elles affichent, pour l'homme qui ne les brutalise pas, un mépris souverain. Les autres, au contraire, sont friandes de douceur, de tendresse, ne s'attachent qu'aux qualités dites morales.
Mais il s'agit de la femme, en général.
Il s'agit aussi de la foule. La foule est une femelle. Veut-elle être violentée ? Veut-elle vivre dans la paix et la liberté ?.
Quel magnifique prétexte à dissertations.
Mais la question étant posée, je vais m'efforcer de fournir une réponse qui vaudra, ma foi, ce qu'elle vaudra. Cette réponse, je la résume en quatre syllabes: On ne sait pas.
On ne sait pas pourquoi la foule, éprise d'indépendance se rue, soudain, dans la violence révolutionnaire. On ne sait pas pourquoi la même foule, atteinte brusquement du mal des grenouilles, se met éperdûment à réclamer Croquemitaine.
On ne sait pas pourquoi la femme, se sentant toute faible, tout apeurée, se réfugie dans les bras du monsieur timide, très doux, confit en bonté évangélique. On ne sait pas davantage pourquoi, tout à coup, elle plaque cet être délicieux, qui répond si étrangement aux aspirations de son âme, pour suivre une parfaite brute.
La femme a, tour à tour, besoin de caresses, de bonnes paroles et de trique (sans calembours). La force l'impressionne; la douceur l'attire. Devant la bonté, la femme s'amollit. Elle est désarmée. Devant la brute, elle se soumet.
Ne dites pas que la femme cherche, chaque fois, une supériorité, celle des biceps ou celle du cerveau. Il y a des femmes qui aiment des médiocres, pas assez bons pour les vaincre, pas assez audacieux pour les battre et les tyranniser. Il y a des femmes qui, par un caprice bizarre, recherchent au contraire l'être qui leur est inférieur, qu'elles réconfortent, qu'elles aident, qu'elles conduisent. Il en est d'autres qui s'immolent à la laideur, physique ou morale, Déviation, sans doute, de l'instinct maternel.
Mais qui doit l'emporter ? La brute qui cogne ? Le sentimental qui pleure? Comment régner sur la femme ? Comment mener l'Humanité ? A coups de bâton? Avec des mots ?
Le duel entre l'apôtre et le belluaire date des premiers hommes. Attila ou Jésus. C'est parce que Dieu était infiniment, implacablement, sempiternellement bon, que notre mère Eve s'est donnée au diable.
De même, ainsi que nous le contait jadis Jean Richepin, c'est parce que le premier homme était trop vaillant, trop audacieux, trop fort, qu'avec l'aide de la femme, l'amant, malingre et souffreteux, put le surprendre dans son sommeil, lui trancher la gorge et le scalper de son couteau de silex. Et c'est ainsi que le premier maquereau gagna sa première casquette.
En vérité, l'épouse du doux poète, rêve délicieusement de violences. La femme du lutteur lit des vers.
Les femmes et la foule désirent toujours le contraire de ce qu'elles ont. Donnez un dictateur au peuple républicain et vous verrez s'il soupirera après la République.
Victor MERIC.
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