| Le Cri de Marseille - 27 décembre 1925 |
TOUJOURS DE MÊME
Certains camarades naïfs ont été indignés de la somptuosité déployée par l'ambassade des Soviets à Paris, lors d'une récente soirée de gala. Ce n'était que velours cramoisi, peintures laquées, tapis épais comme des matelas ; domesticité nombreuse et du dernier style; buffet chargé des mets et gâteaux les plus délicats; vins de toutes provenances et des meilleurs crus; le champagne coulait à flots.
On avait voulu de la noblesse, de la vraie. Des invitations sur bristol lancées dans l'aristocratique faubourg ne tombèrent pas toujours sur des indifférents; il y eut des marquis, des comtes et des duchesses authentiques.
Les camarades de l'ambassade faisaient des grâces dans ce magnifique milieu.
Pourquoi s'émouvoir de cela ?
Mais c'est l'éternelle histoire qui n'étonne que les ignorants. Il en fut toujours ainsi, parce que l'homme est toujours semblable à lui-même. La différence des individus n'est souvent que superficielle.
Pendant la Révolution, ce fut une véritable débauche de plumets, de galons et de dorures de toutes sortes. Tous ces gens-là étaient pourtant des plébéiens. Sous le premier Empire, il en fut de même. Murat, ancien palefrenier, ne savait plus comment augmenter la hauteur de ses panaches, le nombre de ses galons et de ses brandebourgs. Napoléon, qui savait manoeuvrer le cœur des hommes en flattant leur orgueil, créa toute une noblesse nouvelle. Ceux qui étaient d'extraction la plus obscure et la plus modeste étaient les plus férus de leurs titres. Il fallait les appeler M. le comte, le duc, le prince, sans quoi ils feignaient de ne pas vous entendre.
Dans un temps bien plus rapproché de nous, après le 4 septembre 1870, à Marseille même, des individus de bas étage, qui s'étaient improvisés officiers, parcouraient les rues avec des costumes carnavalesques où toutes les couleurs de l'arc-en-ciel étaient réunies. C'était honteux et ridicule; certains s'affublaient d'un immense sabre et de bottes à l'écuyère vernies qui leur montaient jusque sous le ventre. La plupart de ce personnel étrange sortait de la lie du peuple ieurs épouses disaient avec vanité : « C'est nous qui sont les princesses ! », en se vautrant sur les sofas de la préfecture.
Durant la grande guerre, n'avons-nous pas assisté au même spectacle ? Nous avons tous connu la mentalité d'un grand nombre de ces officiers éphémères d'un rigorisme extrême quant aux marques extérieures de respect. Nous en avons, entre autres, connu un vraiment typique, avant la guerre ; dans le civil, il lavait les autos dans un grand garage. La chance et aussi, nous le reconnaissons loyalement, son courage, le firent arriver au grade de capitaine. Cette situation inattendue le changea complètement. Il prit des airs hautains, ne sortant jamais qu'avec des gants à crispins dont il frappait ses cuisses et une cravache luxueuse, bien qu'il n'eût pas de cheval. Dans sa compagnie, nous vous certifions que ça bardait, comme on dit. Son outrecuidance était sans borne ; il rendait des points au plus pédant des nobles officiers.
Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'il se prenait au sérieux. Un jour, il nous expliqua sans rire la façon dont il s'y prendrait pour débloquer Verdun.
L'armistice fut pour lui pénible. Adieu galons, bottes, cravache ! sans compter l'autorité sur tant d'hommes. Plus de salut militaire; il aurait voulu que la guerre n'eût jamais de fin !
Oui, au fond du cœur de tous les hommes, il y a l'amour des grandeurs.
Les camarades ambassadeurs et tout leur entourage sont comme les autres : il faut bien peu connaître l'humanité pour s'étonner de leurs manières : ils nous en feront voir encore !
Praville.
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